Le groupe Agora: un dialogue permanent entre usagers, administration et professionnels de l'aide à la jeunesse
Agora est le nom donné à un groupe de « dialogue permanent » entre des associations, l'administration et des professionnels de l'aide à la jeunesse. Lors d'une récente intervention dans un colloque à propos de l'action communautaire, le groupe a eu l'occasion de parler de son fonctionnement, de la relation entre l'usager et le professionnel, de vérifier si le processus qu'il mène était 'photocopiable' par d'autres. Né de la demande des associations d'évaluer l'application quotidienne du décret de l'aide à la jeunesse afin d'éviter les placements pour raison de pauvreté et préserver les liens familiaux, le dialogue a permis de découvrir toute l'importance de l'écrit pour les familles, en tant que trace de leurs démarches et a provoqué une prise de conscience chez les professionnels. Le groupe Agora sortira bientôt un écrit sur l'accueil, base éventuelle de formation pour les gens de terrain.
Alter Educ fait le point avec Danièle Gevaert1, animatrice présidente du groupe Agora et directrice générale adjointe de l'Aide à la jeunesse, Isabelle Lambert de Luttes solidarités travail (LST)2 et Colette Januth d'ATD Quart monde3.
En 1997, suite au rapport général sur la pauvreté, des associations dans lesquelles les plus pauvres prennent la parole comme LST et ATD interpellent pour évaluer l'application du décret sur l'aide à la jeunesse de 1991 et notamment sur les placements de jeunes pour cause de pauvreté. Afin de changer cette pratique. À l'époque ministre en charge entre autres de l'Aide à la jeunesse, Laurette Onkelinx confie à l'administration le soin de créer un groupe permanent de rencontre. Selon Danièle Gevaert, « perplexe au départ et non demandeuse, l'administration s'approprie ce dossier ». Dans ce groupe de travail, on retrouve des représentants des associations, de l'administration (qui assurent l'animation), et du Service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l'exclusion sociale (SLP) (qui assure le secrétariat, fait partie du Centre pour l'égalité des chances et la lutte contre le racisme, et dépend donc de l'autorité fédérale).
Pour LST et ATD, Isabelle Lambert et Colette Januth rappellent : « Tout d'abord, il nous semble important de dire que notre position est celle des familles les plus pauvres. Si nous voulions que notre vie change, il fallait que nous réfléchissions avec d'autres et d'abord avec des intervenants de première ligne, ceux qui sont face à nous quand les décisions pour notre famille se prennent. Pourtant il n'est pas simple de parler d'un sujet aussi difficile que celui de la famille quand depuis des générations, nous vivons l'angoisse du placement des enfants. » Les associations amènent une note comme base de travail qui explique les problèmes vécus par les familles. « Elle allait très souvent dans la ligne du décret, se souvient Danièle Gevaert. Elle posait le problème de son application et d'une meilleure formation des gens de terrain. »
Ecrire la parole des familles
Puis comme l'explique, Isabelle Lambert, « en 1999, une formation a été mise en place par les associations et le SLP. Un avocat spécialiste en la matière a alors accepté de lire avec nous et de nous expliquer le décret. Exercice difficile. D'une part, parce que nous sommes peu habitués à lire des textes de loi et d'autre part, parce que c'est un texte particulièrement difficile à comprendre même pour les avocats. »
Le groupe se mit très vite d'accord sur un point important: commanditer une recherche sur la parole des familles mise par écrit, sur la façon dont sont notées les démarches des différents acteurs. « Il faut bien comprendre, dit Colette Januth, que nos points de vue sont forcément différents de ceux des services. En effet, face aux mêmes événements, un père ou une mère de famille ne dira pas la même chose que l'assistante sociale, même si l'un et l'autre sont profondément touchés par la situation et veulent le bien des enfants. Il faut accepter que notre façon de nous exprimer soit différente. » « Pour nous, ce fut une découverte, précise Danièle Gevaert, de comprendre que l'écrit était pour les familles non seulement une barrière mais aussi une trace, une balise pour l'avenir. »
Les résultats de cette étude constituent une seconde base de travail, pourtant ils ne furent pas publiés. Ils ne répondaient pas assez aux attentes des associations. Mais l'étude confirma globalement le hiatus entre l'intention du législateur et la pratique. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles les associations voulaient éviter d'être confrontées dès le départ de ce groupe à des gens du terrain, pour éviter de se heurter aux susceptibilités de chacun et au non-dialogue. « Malgré quelques réserves au départ, nous dit Danièle Gevaert, le groupe a veillé au contraire au respect mutuel et au développement du dialogue. »
A partir du terrain, de ses acteurs et de situations concrètes
Après 2 ans de travail, le groupe décide de s'ouvrir aux gens de terrain: les conseillers et les directeurs de l'aide à la jeunesse et les délégués permanents. Il prend alors le nom d' « Agora ». L'étude sur l'écrit avait préparé le terrain: son comité d'accompagnement comptait déjà des membres du Service d'aide à la jeunesse (SAJ) et du Service de protection judiciaire (SPJ). Il avait pu servir de défouloir par rapport à certaines craintes. Les travailleurs sociaux avaient des réserves par rapport aux chercheurs et aux associations qui venaient fouiner dans leurs dossiers mais ne niaient en aucune façon les constats de manques d'agents, d'écoute et de temps par rapport aux missions.
Le groupe Agora s'attache alors à étudier des situations précises, passées, anonymes, qui ne sont pas liées aux personnes présentes, en lisant quelques dossiers de A à Z. Un processus très lent qui se donne la possibilité de revenir sur les choses. « Au début, précise Danièle Gevaert, ce sont surtout les associations qui amenèrent des histoires de vie des plus pauvres. Puis, dans un climat qui laisse la parole libre même si elle est chargée d'émotions, dans un climat où on s'écoute, les travailleurs de terrain firent de même. »
Une méthodologie transposable?
Parmi les éléments qui ont permis au groupe de fonctionner efficacement, Danièle Gevaert relève d'abord le fait que les associations préparent très bien les réunions, dans un souci de ne pas se faire piéger ou d'avoir du répondant face aux gens de terrain. LST et ATD ajoutent que la qualité des comptes rendus permet cette préparation et la transmission de ce travail à toutes les familles qui y participent et qui ne peuvent être présentes. Viennent ensuite le respect et l'écoute mutuels, la conscience d'un enjeu énorme pour les différents acteurs, la quasi-permanence de tous les membres depuis le début, l'absence de pression extérieure et des enjeux ni immédiats ni personnels. Enfin, Agora a pu laisser le temps au temps, sans prendre personne en otage. Pour Danièle Gevaert, « ces éléments montrent d'emblée que ce fonctionnement ne sera pas facilement transposable ».
Le bilan du groupe et ses projets
Le 17 octobre 2005, date symbolique de la journée mondiale du refus de la misère, Agora invitera tous les travailleurs de l'aide à la jeunesse. A l'ordre du jour : à la fois le processus de travail du groupe et son contenu. A cette fin, le groupe est en train de réaliser un écrit à propos de l'accueil. Un écrit tel que chaque membre du groupe puisse se reconnaître, tel qu'il puisse servir de base à une formation des travailleurs de terrain. Le travail sur le thème de l'accueil marque le début d'un processus pour le groupe qui a l'intention de travailler les autres étapes qui mettent en relation familles et professionnels.
Suite aux travaux d'Agora, Danièle Gevaert a le sentiment que la prise de conscience augmente petit à petit, que la culture de l'accueil est en train de changer. Colette Januth fait écho: « Notre travail a permis aux associations de mieux comprendre le système et soutenir les familles qui y font face, de découvrir que les intervenants sociaux sont souvent moins libres qu'ils le voudraient. Nous avons été surpris par leurs craintes et parfois leurs incompréhensions face aux familles. Nous réalisons que la peur de l'autre peut être réciproque et que certains intervenants prennent des risques pour donner de nouvelles chances. »
La note sur l'accueil sortira à peu près au moment où débutera une discussion à plus grande échelle voulue afin d'évaluer le décret, par Catherine Fonck, ministre de l'Aide à la jeunesse aujourd'hui. L'un des thèmes de cette discussion sera notamment la parole des familles. Sera-t-il possible d'y parler sans froisser les susceptibilités? Pourra-t-on élargir la discussion aux bénéficiaires? Ce sont en tout cas des questions que Danièle Gevaert posera au Comité d'évaluation dont elle fait aussi partie.