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Politique locale et culture : l'exemple des centres culturels
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Depuis de très nombreuses années, les villes et communes représentent un des axes majeurs d'initiative et de financement en matière culturelle. Que ce soient les bibliothèques, les théâtres, les centres culturels, les académies... les communes constituent un acteur incontournable des politiques culturelles. Les centres culturels représentent à cet égard une des pièces maîtresses de la politique culturelle au niveau local. Interface avec le monde associatif, l'éducation permanente, les artistes, les centres culturels sont financés pour moitié par les communes. L'enjeu revient alors à naviguer entre particularisme local et les objectifs d’un décret.
Les centres culturels : définition
Le terme de centre culturel n'est pas une appellation d'origine contrôlée. Un certain nombre, 115, sont reconnus et subventionnés par la Direction générale de la culture du ministère de la Communauté française dans le cadre d'un décret datant de 1995.
Issue de la mouvance post-68 qui voulait démocratiser la culture, en rendant la culture plus accessible à toutes les populations, la majorité des centres développe une action au niveau d'une commune ou d'une association de communes. Quinze centres ont une assise régionale.
C’est formellement par la commune que passe la demande de création. Ensuite, les centres prennent la forme d'asbl. Leur conseil d'administration est composé paritairement de représentants des pouvoirs publics (villes, communes, provinces et Cocof à Bruxelles) et d'associations locales (culturelle, d'éducation permanente, socioculturelle et artistique). La composition est réglée par les principes du Pacte culturel et de la clé D'Hondt (une représentation des différentes tendances politiques selon les résultats des dernières élections communales). Chaque centre comprend également un conseil culturel de 10 membres au moins qui rend un avis consultatif sur la programmation. La coordination du centre est assurée par un animateur-directeur. Selon la catégorie du centre, celui-ci est entouré d’une équipe professionnelle d’animation et de programmation plus ou moins importante.
Les pouvoirs publics associés apportent un soutien financier et sous forme de service. Officiellement, le financement est paritaire entre la Communauté et les pouvoirs locaux. Mais dans la pratique, les communes mettent à disposition des locaux, les ouvriers communaux pour déplacer du matériel par ex. Le soutien de la Communauté française prend la forme, depuis 1995, d'un contrat programme renouvelable tous les quatre ans, voilà pour la majorité d’entre eux.
D’autres centres sont reconnus dans le cadre de l'éducation permanente, d'autres, toujours au niveau local, ne sont pas gérés paritairement mais dépendent uniquement de la commune. Il existe aussi des centres émanant d'associations d'artiste.
Plus d’infos sur www.centres-culturels.be

L'enjeu d'une politique globale

Pour Alain de Wasseige, auteur de Refonder les politiques culturelles1, certains secteurs culturels se sont bien développés au niveau local. Il cite en particulier le réseau des bibliothèques. « On a là un véritable service culturel de proximité ». Pourtant, la présence de lieux de diffusion et de création, par exemple, une des fonctions principales des centres culturels, reste problématique parce que mal répartie sur l'ensemble du territoire de la Communauté française. En cause, le principe de subsidiarité, c'est-à-dire le fait que la Communauté française n’a pas à intervenir directement dans les politiques en tant qu’opérateur mais à reconnaître et à susciter l’action des opérateurs locaux. D'où, selon A. de Wasseige, des activités culturelles étroitement, voire uniquement, orientées par les réalités locales et des incohérences en matière de programmation d'infrastructures.

Pour notre interlocuteur, les villes et communes ne sont pas en mesure d'assurer cette vision programmatique d'ensemble. Il dénonce les pièges du particularisme, défendant une politique culturelle d'ensemble, en collaboration avec les pouvoirs locaux, compte tenu de leur poids actuel dans les investissements culturels (voir l'encadré ci-dessous), mais à coordonner à une échelle supra-locale. « Un des manques aujourd'hui, c'est une politique d'atelier, de studio et de lieu de répétition au niveau local. On a valorisé des micro-situations sans être attentif à les relier à des enjeux globaux. Résultat, chacun reste campé dans sa réalité locale avec de nombreux effets pervers : vu les spécificités revendiquées, les collaborations sont difficiles, voire impossibles. Du point de vue des objectifs de démocratie culturelle, par exemple, elles tendent à figer les référents identitaires sur lesquels se construisent ces politiques excluant ceux qu'on prétend inclure ».

Pour Alain de Wasseige, on doit compléter les exigences de besoins précis par une confrontation aux enjeux globaux et communs à la Communauté française. « Il manque un schéma, au niveau des territoires, de développement des services et des infrastructures selon des critères objectifs : taille du territoire, nombre d'habitants, présence et type d'infrastructures ». Et de citer l'exemple de la Flandre qui conditionne l'octroi de moyens à la formalisation d'un projet culturel à l'échelle de la commune. Celle-ci met des experts à disposition des villes et communes afin de les aider à formuler leur projet.

Une programmation entre demande et découverte

Pour Toni Santocono, animateur-directeur du centre culturel de Chapelle-lez-Herlaimont2, l'importance que les communes peuvent prendre dans les politiques culturelles est évidente vu les moyens qu'elles y investissent. Il relève d'emblée qu'à Chapelle, il ne rencontre pas de problème avec son échevin de tutelle tout en précisant que ce n'est pas toujours le cas. « Tout ce qui est réalisé dans le cadre du centre culturel, je le fais avec le conseil culturel et l'échevin de la Culture ». Pour lui, le problème serait plutôt du côté de la Communauté française qui ne tient pas compte des enjeux locaux. « Ici, nous avons une population d'origine italienne qui ne participe à aucune manifestation culturelle en dehors de ce qui touche à sa propre identité ».

Et plus loin de constater : « Il était fréquent d'organiser des événements qui ramenaient 15 à 20 personnes alors qu'on avait investi autant d'argent dans les cachets des artistes que dans la publicité de l'événement. On s'est dit qu'on ratait quelque chose, qu'il fallait réorienter notre travail. A certains endroits, ces événements ramènent 150 ou 200 personnes, mais pas à Chapelle. Ceux qui s'intéressent à la culture, la bourgeoisie du coin, elle va à Charleroi ou La Louvière même si parfois on a la même programmation sur Chapelle. » Pour Toni Santocono, c'est l'orientation des politiques qui pose problème. « Ils se trompent au niveau de la Communauté française. Je pense qu'ils ne réalisent pas dans quel monde sont implantés leurs centres culturels. C'est l'impérialisme des villes qui domine. A Chapelle, on est dans un environnement qui s'est construit avec le mouvement ouvrier. Et ce monde s'est petit à petit liquéfié. Les gens ont tout perdu. Sans compter les nouvelles vagues d'immigration. 40% de la population sont d'origine étrangère. Il faut donc reconstruire une tradition culturelle. Or la population a, qu'on le veuille ou non, la télé comme seule référence culturelle. La programmation doit proposer des spectacles qu'ils n'iraient a priori pas voir mais aussi des spectacles qu'ils demandent. C'est d'ailleurs le point de vue de la commune pour qui l'argent investi dans le centre culturel doit profiter à tous les habitants et pas uniquement à certaines catégories ».

Une logique pluriculturelle

A Saint-Gilles, le Centre culturel Jacques Franck3 est dirigé par Thierry Van Campenhoudt, qui tient d'emblée à préciser qu'il est conseiller communal depuis 12 ans dans la majorité. « La programmation est le fait de l'équipe du centre culturel. Elle est étroitement liée à la réalité sociale et culturelle de la commune : de nombreux allocataires sociaux, plusieurs centaines d'associations, de nombreux artistes résidant sur la commune... » Déterminer le programme ne se fait pas sans tension. « On a de nombreuses associations organisées sur une base identitaire et il y a 143 nationalités sur la commune. Or il n'y a que 365 jours par an. On est vite dans une impasse. On a donc décidé de travailler selon une approche pluriculturelle ».

Pour Thierry Van Campenhoudt, l'enjeu d'un centre comme le Jacques Franck, implanté en milieu urbain, est de trouver sa spécificité dans une offre surabondante. « Nous avons choisi de ne pas renoncer à des événements plus pointus tout en ne pratiquant pas la logique du grand écart avec une programmation qui serait jugée plus accessible. On travaille avec des fils rouges dans la programmation sur fond de décloisonnement des pratiques ». Un exemple ? « Un des axes, cette saison, c'est la danse contemporaine. Il y a des spectacles de danse, mais aussi des films pour les cinéphiles, des stages de danse pour les enfants et des animations dans les écoles. On propose alors plusieurs styles : classique, hip hop, danse africaine et les enfants vont s'essayer à toutes les pratiques ».

Pour ce directeur, la définition des fils rouges se fait en toute autonomie. Même si, reconnaît-il, il arrive que le politique intervienne dans la programmation. Et de citer l'exemple récent de l'exposition d'art contemporain « A(rt)ctivisme ». Cette dernière proposait de se pencher sur la relation que les artistes entretiennent dans leur œuvre avec la société et le monde environnant, dans des démarches artistiques en partie liées à un engagement citoyen. Elle s'est arrêtée avant le terme, à la suite d'un incident avec la firme d'affichage Decaux. « En organisant cette exposition qui explorait les rapports entre art et politique, nous avons expérimenté les limites de l'exercice. Il me semble qu'un pouvoir public peut financer le questionnement de la société, mais pas la remise en cause totale de ses institutions. A partir du moment où le bourgmestre est directement visé, il y a un parti pris. Or le centre culturel ne prend par essence pas parti puisque toutes les sensibilités politiques sont représentées dans son conseil d'administration ». Plus globalement, Thierry Van Campenhoudt estime que l'enjeu du rapport entre les pouvoirs locaux et les centres culturels se situe dans la nature même assignée aux centres par le décret. « Le rapport du centre culturel à la commune trouve ses racines dans la parité imposée. La commune investit au niveau culturel dans son centre, mais ce n'est finalement pas son centre, du moins ce n'est pas censé l'être... ».

Culture, éducation permanente et soutien aux associations

Les Chiroux est l’un des quatre centres culturels sur le territoire de la ville de Liège. Particularité, explique Lucien Barel, son animateur-directeur4, les centres ne sont pas de la compétence de l’échevinat de la Culture mais bien de la Jeunesse et des Sports. « Cela traduit la volonté de voir les centres culturels comme des structures de proximité avec les associations et les quartiers. On est dans une logique d’éducation permanente, d’aide à la vie associative et aux artistes locaux ». Quant à l’échevinat de la Culture, il s’occupe des grandes infrastructures culturelles. Lucien Barel parle également d’une autonomie complète par rapport au niveau politique local. « Des élus locaux sont dans le CA, ils défendent leur avis. Les centres ne sont pas instrumentalisés par le politique. Il me semble que c’est plus la réalité des petits centres ». Du point de vue des relations avec l’associatif, les trois centres de la périphérie travaillent beaucoup avec les associations locales. Les Chiroux travaillent davantage avec les grandes organisations d’éducation permanente comme le MOC Liège, des organisations de jeunesse telles la Fédération des maisons de jeunes ou les syndicats. Par ailleurs, la taille de la salle impose une dynamique de partenariat. Les activités ont lieu de manière décentralisée dans la ville.

Une affaire de compromis ?

Le centre culturel de Silly est un « petit » centre, dans une commune de 9 000 habitants. Il emploie deux personnes dont Christophe Haesevoets, l’animateur-directeur 5. « Nous n’avons pas de salle, on travaille donc avec des chapiteaux, dans les écoles… Par rapport à d’autres centres, on n’a pas les mêmes missions ni les mêmes centres d’intérêt ». Tout en annonçant que les relations avec la commune sont bonnes, Christophe Haesevoets souligne l’importance de la personnalité et la vision du directeur pour asseoir son indépendance. « Le tout c’est de bien préparer sa programmation. Quand dans une réunion on vient avec un document préparatoire, on sait où l’on va, et on ne subit pas une quelconque influence de la part des autres participants à la réunion ». Il se réfère au décret pour souligner l’équilibre entre l’apport des pouvoirs publics et celui du monde associatif et culturel. La gestion d’un centre culturel est donc affaire de compromis.

Vers une transcommunalité ?

Le centre culturel du Brabant wallon6 fait partie des 13 centres régionaux et travaille avec les 11 centres culturels situés sur son territoire. A ce titre, il travaille sur 27 communes sans posséder en propre d'infrastructures pour héberger des spectacles ou des activités. « La particularité de notre centre, explique Olivier Van Hee, animateur-directeur, c'est qu'il n'y a pas de métropole forte sur le territoire. Nous nous efforçons donc de mettre en place une logique de développement territorial sur l'ensemble des 27 communes. »
Autre spécificité, liée aux centres régionaux, le partenariat ne se noue qu'à la marge avec les communes. Elles participent financièrement au prorata du nombre d'habitants de la commune (0,1 euro par habitant). En revanche, c'est la province qui amène le gros du complément aux subsides de la Communauté française. « C'est un avantage par rapport à la philosophie du projet poursuit Olivier Van Hee. Nous ne sommes pas directement en relation avec les communes. Si elles demandent un retour sur leur 'investissement', ce dernier est tellement minime que l'on peut facilement justifier notre approche. »

En Brabant wallon, Olivier Van Hee fait le constat que les populations sont très mobiles au niveau de leur consommation culturelle, ce qui oblige les communes à réfléchir à une autre échelle. Il cite l'exemple de Wavre qui souhaite créer une nouvelle salle. « Nous avons attiré leur attention sur l'importance de tenir compte de ce qui existait déjà au niveau de l'infrastructure mais aussi de la programmation. Par exemple, 30% des abonnés aux programmes du centre culturel d'Ottignies viennent de Wavre. Si on ramène ce public à Wavre par une programmation similaire, Ottignies perd 30% et Wavre doit encore trouver 70% de son public. On cherche donc à ce que chaque centre propose une offre différenciée en privilégiant une logique partenariale de programmation plutôt qu'une vision limitée à son territoire communal ». Cet interlocuteur concède toutefois que l'enjeu n'est jamais gagné. « Il est parfois difficile de dépasser l'esprit de clocher, en travaillant dans une logique d'intercommunalité, on dépasse l'intérêt d'une commune. (...) Cela n'est jamais été simple. On a des réflexes de survie de la part de certains. Instaurer cette dynamique de complémentarité prend du temps. Il faut notamment être attentif à ce que tout le monde s'y retrouve et que ce ne soient pas toujours les mêmes qui doivent se déplacer dans les autres centres ».

Les chiffres de la culture
Le Bilan de la culture en Belgique 1995-2003 fournit quelques données concernant le poids des pouvoirs locaux dans le financement de la culture1. Il apparaît que les communes représentent un des principaux contributeurs en matière culturelle. En 2003, elles mettaient 37% des 3,2 milliards d'euros consacrés à la culture et au sport pour l'ensemble des pouvoirs publics belges (il n'existe pas de statistiques plus précises pour distinguer ces matières). A titre de comparaison, les Communautés qui ont la tutelle sur cette matière pèsent pour 48% du total des investissements publics.
Les chiffres montrent de fortes disparités régionales. Ainsi les communes flamandes investissent davantage que les autres. Toujours pour 2003, en moyenne les communes flamandes ont dépensé 134 euros par habitant contre 88 en Wallonie et 113 à Bruxelles.
Les chiffres varient évidemment d'une commune à l'autre. Et les réputées plus riches ne sont pas forcément celles qui investissent le plus dans cette matière. En Wallonie, pour l'année 2001, trois communes investissent plus de 500 euros par habitant : Beaumont et Vaux-sur-Sure (586 euros/habitant) ou Saint-Vith (565 euros/habitant). A l'opposé, on trouve trois communes ayant dépensé moins de 10 euros par habitant (Jurbise, Meix-devant-Virton et Lens). Mais d'une manière générale, sur les 262 communes wallonnes, 135 ont dépensé plus de 100 euros par habitant.
Si des différences importantes existent entre communes, les raisons invoquées sont diverses et variées. Elles tiennent parfois à de graves difficultés financières mais plus souvent à des choix politiques. Cependant, depuis cette législature, la tutelle des communes exercées par les Régions discute de ne plus considérer les dépenses culturelles comme facultatives. Confirmation que la culture est aussi un enjeu communal.
1. Bilan de la culture en Belgique 1995-2003, ministère de la Communauté française, Service de la recherche du secrétariat général, 2005.
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