Mot valise signifiant la perte du tandem parent/autorité, la parautorité était le thème central du colloque du 8 juin dernier organisé par le Groupement des IMP 1401 au Centre culturel de Woluwe-Saint-Pierre. Subsidiés principalement par la Cocof à Bruxelles et l’Agence wallonne pour l’intégration des personnes handicapées (AWIPH), les instituts médico-pédagogiques se situent à mi-chemin entre les actions curative et éducative.
De qui les jeunes dits « caractériels » relèvent-ils? Notre société contemporaine est-elle vraiment en perte d’autorité? Esquisses de réponses auprès des psychiatres Bernard Fourez et André Denis, intervenants de la rencontre, aux accents pour le moins provocateurs...
Ce n’est pas un hasard si la journée d’étude introduite par Michel Vandercam et Luc Fouarge, respectivement Président et Vice-président d’IMP 140, avait comme fil conducteur la perte d’autorité des familles sur leurs enfants. En effet, tant à Bruxelles qu’en Wallonie, les IMP tirent la sonnette d’alarme auprès des ministres Uyttebroeck (Ecolo) et Vienne (PS) en charge de la politique d’Aide aux personnes handicapées. Trop peu de fonds récurrents et un saucissonnage entre les différents secteurs d'intervention – santé mentale, aide à la jeunesse et protection de la jeunesse – nuisent à un suivi personnalisé du jeune en difficulté dans les divers services résidentiels (internat, semi-internat, ambulatoire). Constat quasi unanime des participants : le jeune introduit en IMP ne serait pas
de facto réduit à une psychose ou une névrose. Il serait davantage victime de la société contemporaine qui l’aliène.
Hypothèse 1 : Le trop de droits tue le droit !
« Qu’on arrête de me parler des droits de l’enfant mais qu’on insiste davantage sur ses devoirs. A-t-on entendu parler d’un quelconque droit des parents ? Pas encore selon moi ! ». Le ton est d’emblée donné par le psychiatre Bernard Fourez, praticien en cabinet privé et à l’hôpital de Mont-Godinne (UCL), qui dit non pas regretter le temps où l’autorité divine puis celle de l’inconscient freudien prévalait mais bien celui où l’enfant acceptait encore un degré de dépendance par rapport aux parents, au maître d’école ou à l’éducateur. « Aujourd’hui, nous assistons au primat de l’autonomie à tout prix. Il suffit de parcourir les faire-part de naissance et la priorité accordée au « je » du nouveau-né qui débarque dans la famille. Je vous transmets que je n’ai rien à transmettre », ironise le spécialiste. André Denis, second orateur de la matinée, va dans le même sens : « Actuellement dans la société, on doit se réaliser par soi-même et donc le « je » devient sa propre loi. Il faut absolument retrouver une part d’hétéronomie (ndrl : ce qui n’est pas moi) pour retrouver la confiance aux autres et non la méfiance qui prévaut ». Cette hétéronomie, André Denis, la met en perspective en critiquant le phénomène de réseau (ex : politique, Internet, etc.). Le réseau serait la nouvelle autorité dans notre société dite moderne (voir encadré).
Le réseau comme autorité : critique d’une alternative par André Denis et Bernard Fourez
Hypothèse de départ : Le réseau est une alternative à la perte d’autorité parentale.
Thèse : Le phénomène du réseau, à condition qu’il regroupe des échanges tant horizontaux (ex : association de parents gravitant autour des mêmes problèmes) que verticaux (ex : avec d’autres autorités comme l’institution judiciaire ou scolaire), peut aider les intervenants à développer une réponse ciblée à un problème donné rencontré par le jeune à un temps donné.
Antithèse :
Pour André Denis, le réseau ne peut pas être un lieu de rencontre privilégié entre le jeune en difficulté psychologique et l’institution par le biais de l’intervenant (ex : professeur, éducateur, médecin, etc.) pour plusieurs raisons, parmi lesquelles :
• La condition de verticalité des échanges est rarement observée. Le réseau s’organise davantage autour de personnes ayant le même champ d’intérêts ou du moins la même position par rapport au jeune. « Je cherche dans le réseau un autre moi en quelque sorte ».
• Le réseau est déconcertant car, plutôt que de rassembler autour d’une seule proposition (comme un concert) les acteurs, il se multiplie à l’infini (ex : explosion de l’Internet). Or le jeune a besoin d’une autorité légitimée dans une relation à deux et non dans un dédale de mains tendues.
• Le réseau n’est pas un lieu de relations mais d’informations, de connaissances, de savoirs. Par exemple, certains jeunes sont connectés à des blogs d’autres adolescents mal dans leur peau avec lesquels ils échangent. On serait amené à penser qu’ils ne sont plus seuls mais le flux d’information ne fait pas la relation.
Pour Bernard Fourez, le réseau signe la mort de la conscience. Il place la notion de réseau impersonnel et non permanent dans une relation dichotomique avec celle d’institution permanente où la relation jeune-intervenant peut se construire effectivement dans la durée. « Pour moi le réseau est à l’hamburger ce que l’institution est à la gastronomie ! Dans le réseau, le jeune peut en effet s’exprimer surtout avec les nouvelles technologies mais cela ne signifie en rien lui imprimer des valeurs qui, elles, se marquent dans des institutions comme la famille, l’école ou le centre d’hébergement qui misent, eux, sur le long terme. Les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas plus difficiles ni perturbés qu’avant mais sont moins bien construits. Tout jeunes, les petits ne se racontent plus d’histoires et sont aliénés par la télévision ou gavés de jouets ou…de psychomotricité très à la mode, reconnaissons-le ! ». Pour le psychiatre, il est urgent de revenir au jeu naturel et spontané et au dialogue avec l’enfant, dialogue rendu quasi-impossible dans une société où tout va toujours plus vite.
Hypothèse 2 : Non à la pensée positive !
«Il faut négativer. Tout système qui a milité pour le bien a fini par être totalitaire». A priori paradoxal, ce constat de Fourez renvoie à la duplicité de notre personnalité qui, à tout moment, peut basculer sur un fil invisible entre le mal et le bien. Par exemple, un jeune délinquant responsable d’un délit quelconque sera davantage porté au dialogue si l’adulte faisant autorité sur lui confie à ce dernier qu’il aurait sans doute agi de la sorte dans les mêmes conditions. L’adulte reconnaît qu’il a le « mal » en lui aussi, tout comme le jeune en manque d’affirmation mais l’adulte ne le laisse pas s’exprimer. Le psychiatre reprend l’exemple des droits de l’homme qui ont amené le concept tant repris récemment par les médias et le politique, celui de « tolérance 0 » (ex : pour le tabac, pour la violence). « Ce concept s’annule lui-même car il revient à exprimer un totalitarisme, le primat du bien sur le mal, discours repris par une certaine administration américaine », suggère Fourez. Ce qu’il convient de retenir pour les intervenants est que l’échec ou la pensée négative des jeunes en difficulté (ex : suicidaire, destructrice) doivent agir comme des ressorts et non des freins dans leur réinsertion sociale.
Hypothèse 3 : La prévention engendre la violence !
« Qu’il s’agisse de l’affaire Dutroux ou plus récemment celle de Joe, les médias ont joué un rôle majeur dans la surexposition de ces faits divers. Le politique a d’ailleurs d’emblée embrayé suite aux diverses actions de mobilisation en légiférant dans l’urgence. Les chiffres sont éloquents : la Belgique n’a jamais autant légiféré de son histoire que durant la période 1990 à aujourd’hui, soit seize fois plus qu’entre 1830 et 1990 ! Avec des résultats plus que mitigés sur l’efficacité des mesures prises. On donne trop de pouvoir à l’Etat qui devient dès lors un état policier qui légifère sur des petites choses plutôt que de reprendre son rôle de régulateur macro ». Bernard Fourez troque le terme « fraternité » de la trilogie liberté-égalité-fraternité par celui de suspicion. L’équation pour lui est simple : la prévention engendre un effet de méfiance où chaque étranger devient un potentiel ennemi, méfiance qui engendre à son tour des mesures de prévention. Le serpent se mord la queue en quelque sorte. Et pour le spécialiste, « la prévention est une toxicomanie comme une autre ».
Passer de l’information à la relation
Les deux médecins accordent dès lors une importance majeure à la relation jeune-intervenant qui doit résonner comme une histoire à écrire à quatre mains. Les jeunes en difficulté ont besoin d’exprimer leur ressenti tout en comprenant que l’autre coexiste à côté d’eux et que, dès lors, ils doivent composer avec leur histoire propre et l’extérieur. Pour André Denis, les réponses actuellement apportées par la société ne sont pas adéquates. Elles se résument en trois infinitifs : agir afin d’être des parents 'efficaces' (ex : en médicalisant son enfant plutôt que de se frotter à son ressenti), gérer (ex : en entrant dans le mythe de la psycho-éducation, en multipliant les formations en gestion de soi) et référer au réseau. Le quatrième infinitif et sans doute le seul retenu par les orateurs est « inviter » à réfléchir sur soi dans la relation à deux.