En février, ils « se livraient » à la foire du Livre. Aujourd’hui, ils « s’exposent » à la Maison de la culture de Tournai1. Demain, ils s’expliqueront. Après-demain, ils se décréteront. Les Centres d’expression et de créativité (CEC) sont sous les projecteurs.
Être CEC, c’est compter parmi les quelque 170 ateliers qui relèvent du secteur de l’éducation permanente en Communauté française pour leur participation à une « dynamique culturelle de proximité ». « Le principe, explique-t-on du côté de l’administration
2, est d’offrir à des publics très diversifiés : adultes, enfants, ados, valides ou handicapés, aisés ou fragilisés… là où ils vivent : à la campagne, à la ville, dans les quartiers riches et pauvres, un cadre où s’exprimer, se révéler à soi-même en se confrontant aux processus de création ». « L’objectif commun aux Centres d’expression et de créativité est de mettre les participants aux ateliers en position d’acteurs culturels, souligne la fédération pluraliste des CEC
3 qui regroupe une centaine d’entre eux, plutôt que de les confiner dans le rôle de simples consommateurs des créations artistiques et en particulier des plus médiatisées. » Et d'ajouter: « (...) les CEC se différencient des institutions sociales et culturelles dont ils sont voisins. Les CEC répondent à des besoins que ne rencontrent pas ces institutions. Par exemple, à la différence des académies, les CEC ne visent pas à l’acquisition individuelle de techniques artistiques mais à une démarche en commun pour développer un langage artistique et l’utiliser dans une création collective. »
S'exposer
Alors que les couloirs du service au ministère de la Communauté française voient s’exposer aux regards des quelques maigres visiteurs le résultat de ces processus de création et d’expression, décision est prise de sortir ces créations et de les montrer au grand public. Une exposition à Tournai aujourd’hui, mais nomade sans doute à l’avenir, donne à voir des œuvres de CEC. A la fois à partir de la collection du ministère, catalogue de trente ans d’existence. A la fois à partir d’une démarche singulière de dialogue avec cinq artistes belges
4 et de création pour l’occasion.
Parmi eux, la cinéaste Bénédicte Liénard, conviait à la réalisation de « cartes de visite vidéographiques », dont le résultat peut être visionné en parcourant l’exposition. Elle évoque le processus : « c’est la rencontre d’un artiste avec un groupe d’animateurs dans le cadre d’un projet monté par une institution, en l’occurrence la Communauté française. C’est un pari ardu, une expérience riche mais parsemée d’embûches. » L’objectif d’exposer la questionne : « faut-il protéger le processus en cours par rapport à l’objet ou s’approprier l’objet et lui donner une forme artistique qui ne reflète pas vraiment le processus ? » Un débat fameux pour un cadre à l’interférence de la création artistique et de l’éducation permanente. La cinéaste a perçu, quant à elle, au travers de cette expérience une « vraie tension entre le processus qui est de l’ordre de l’invisible et les résultats tangibles appelés à être rendus visibles. Ceci conduit inévitablement, poursuit-elle, à se poser des questions par rapport à ce qu’est l’art mais aussi par rapport à une conscience de la richesse et du potentiel culturel d’un secteur qui s’interroge sur ses enjeux. Une recherche de sens dans sa dimension politique n’est-elle pas nécessaire pour tendre la corde de l’arc – de l’art - et tirer tous ensemble ? »
Se décréter
En effet, l’heure est à la révision du cadre législatif et financier. La circulaire vieille de trente ans qui régit le secteur devrait laisser place à un décret. Les négociations sont en cours entre le cabinet de la ministre Laanan, en charge de la Culture
5 et la fédération pluraliste des CEC.
Une grille de critères d’évaluation et de reconnaissance est en construction, avec le souhait de dépasser le cadre actuel où la jauge est quantitative essentiellement – nombre de personnes touchées, nombre d’heures. Aller « au-delà de l’apprentissage d’une technique », « implication des participants », « qualité des animateurs fondée sur la maîtrise d’un langage artistique et d’un savoir-faire pédagogique », « contact avec les œuvres et les milieux artistiques »… compteraient parmi les critères obligatoires à l’avenir. Viendraient s’y adjoindre des critères complémentaires tels que la mixité des publics, s’adresser à un milieu justifiant une discrimination positive, la formation continue des animateurs, l’interdisciplinarité, etc. La grille précise les critères en fonction de deux niveaux distincts par le degré d'application du critère. Exemple: pour le critère « accessibilité du public », le niveau 1 se définit comme « politique de prix adaptée et/ou dispositions pour ouvrir les ateliers à de nouvelles personnes »; le niveau 2 spécifie « démarches visant à intégrer les publics qui ne viendraient pas au CEC sans celles-ci: soit ramassage, soit décentralisation, soit diffusion intensive du programme du CEC visant à toucher un public large... ».
En termes financiers, « on réclame la misère des centres de jeunes », diront avec dépit certains. En effet, la revalorisation financière serait guidée par un alignement sur les centres de jeunes, eux-mêmes considérés comme parents pauvres. La projection pour les CEC se chiffre à sept millions d’euros. Une hypothèse qui table sur le regroupement de proximité de petits CEC. Les réalités des ateliers sont, en effet, diverses. Certains CEC sont abrités sous une structure « parapluie » comme un centre culturel, une maison de quartier…, d’autres fonctionnent grâce au bénévolat avec un travail d’expression qui n’est pas nécessairement abouti. Le C-paje, Collectif pour la promotion de l'animation jeunesse enfance
6, qui compte parmi ses affiliés une vingtaine de CEC, craint la dé-reconnaissance de ces derniers. Et la fédération pluraliste, qui, elle, est à la table des négociations, de projeter « des moments difficiles avec l’octroi de subsides de plus en plus sélectifs ». Tous cependant voient d’un bon œil le travail de consolidation entamé.
S'expliquer
Dans le cadre de l’exposition « Mieux vaut l’art que jamais. Les CEC s’exposent », les organisateurs de l’exposition et l’asbl Culture et démocratie7 proposent aux acteurs des secteurs culturels et sociaux de se rencontrer, le 15 mai à la Maison de la culture de Tournai. Objectifs : « encourager de nouveaux partenariats ». On pense notamment aux liens avec les CPAS.
Le programme s’articulera entre autres autour d’ateliers thématiques.
• Créativité : comment faire ? Comment élaborer une démarche créative ou les manières de décliner une thématique ? Pourquoi le processus et la production finale sont-ils indissociables ?
• Créativité et alphabétisation. Comment la créativité favorise l’apprentissage et l’ouverture au monde ? Comment le formateur et l’intervenant artistique peuvent-ils travailler en tandem ?
• Créativité et solidarité. Comment travailler avec des publics socialement et économiquement défavorisés ? Comment mettre en place des partenariats dans le cadre du subside pour la participation sociale et culturelle des usagers des CPAS ?
• Créativité et interculturalité. Comment le processus de création investigue et se réapproprie l’identité individuelle et collective ? Comment explorer l’altérité et révéler les rapports Nord-Sud dans un processus de création ?