Comment refonder les politiques culturelles ? C'est la question ambitieuse que pose le dernier livre d'Alain de Wasseige publié à compte d'auteur1. A travers 46 questions, ce spécialiste des questions culturelles balaie les grands enjeux du secteur, et plus largement la gouvernance des politiques publiques. L'auteur nous convie à un tour à 360° « à partir d'une réflexion de base qui échappe aux approches des politiques actuelles » : les fondements des politiques (modes de subsidiations, types d'opérateur, organisation de l'administration, enjeu d'une évaluation des politiques culturelles...), le contexte institutionnel et politique, les relations de l'économie avec la culture, les relations aux populations, la création, les métiers de la culture. Ensuite, dans un tableau synthétique, Alain de Wasseige reprend les objectifs et effets attendus de chaque proposition. Interview de l'auteur, extraits.
Rédigé au moment des Etats généraux de la Culture, le livre sort peu après leurs conclusions. Une voix qui se veut discordante, interrogeant les évidences pour tenter de repenser les politiques culturelles à un moment où le gouvernement compte renflouer le secteur en y injectant une partie des marges issues de son (re)financement. Abordant le cadre institutionnel et réglementaire, l'auteur écrit: « il faut oser leur mise à plat et leur mise en question. Cela permet d'imaginer plus aisément comment intervenir dans des domaines délaissés, dans des secteurs abandonnés, cela permet aussi de voir comment activer des filières négligées. Cela permet enfin de concevoir une organisation des choses différente de celle qui se pratique aujourd'hui. »
Quelle logique organise les 46 propositions de votre livre ?
Alain de Wasseige: Plusieurs logiques traversent ma réflexion. La première concerne les politiques culturelles en général. Je suis parti du constat qu'on a aujourd'hui une organisation qui a répondu aux questions qui se posaient dans un contexte particulier, celui des années 70, avec l'autonomisation et la régionalisation d'une partie des politiques publiques. La culture sera pensée comme autonome de l'Etat bien avant les autres matières que sont l'économie, les politiques sociales etc... Et 35 ans après, on ne peut que constater combien les choses ont changé tant au niveau institutionnel qu'au niveau des populations, de leurs besoins etc... Une série d'ajustements ont bien été effectués, mais sans prendre la peine de les repenser dans une politique globale.
Et la deuxième logique ?
AdW: Les politiques culturelles se sont construites dans des contextes politiques différents, répondant à des questions d'actualité, des revendications précises mais pas à un urbanisme global des politiques culturelles. J'emploie à dessin ce terme d'urbanisme plutôt que d'architecture. Une manière d'insister sur la multiplicité des réalités comportant chacune plusieurs facettes qu'il faut intégrer dans une politique globale.
Morceau choisi : art, culture et enseignement, comment repenser les choses ?
« Dès lors que l'on s'engage dans une vision large, on ne peut que réaffirmer le rôle fondateur de l'école dans de nombreux champs de la culture et valoriser le rôle des enseignants en cette matière. C'est une des conditions majeures pour envisager les améliorations profondes des relations entre les secteurs de l'enseignement et de la culture.
Pour cela, il y a lieu d'affronter quelques difficultés essentielles qui se posent aujourd'hui et qui n'ont, jusqu'ici, pas trouvé de solutions :
a. absence d'initiation artistique et d'introduction aux esthétiques contemporaines de façon systématique dans le cadre scolaire à d'autres disciplines que la littérature ;
b. entraînant un éventail d'interventions ponctuelles, limitées dans leurs moyens qui interdisent une approche systématique des questions artistiques avec tous les élèves de l'enseignement obligatoire ;
c. absence de politique durable de l'action avec les élèves de l'enseignement obligatoire ;
d. absence d'infrastructure culturelle (salles polyvalentes alors que par le passé nombre d'écoles disposaient d'une salle de spectacle) au sein de l'école, à l'égal des laboratoires de langues, de salles informatiques, de salles de gymnastique, de labos ou d'ateliers pour les matières techniques et professionnelles ;
e. manque de souplesse quant à l'organisation de déplacements pour visites, rencontres et spectacles ;
f. non reconnaissance de la dimension autonome d'un art, par ailleurs non enseigné, dès lors que, pour obtenir des aides, il faille trop souvent que le projet artistique s'inscrive dans le cadre scolaire ;
g. difficulté d'articulation entre projet scolaire et projet artistique ou culturel avec des intervenants extérieurs. »
Comment formaliser cette réalité complexe ?
AdW: Il y a quelques questions auxquelles je suis très attaché que j'aborde dans ce livre. Notamment celle des acteurs culturels. J'en identifie trois : les politiques publiques, les politiques commerciales et les politiques menées par les acteurs du non marchand. Or jusqu'ici, les politiques culturelles en Communauté française sont pour l'essentiel menées par le secteur non-marchand. Suite au pacte culturel, on a assisté à une délégation par les services publics, des politiques culturelles à des opérateurs privés. C'est un peu comme si on avait, dans le secteur de l'économie, un ministre qui fondait toute sa politique sur les indépendants et les très petites entreprises. Je pense qu'il faut reconnaître le rôle des pouvoirs publics et du secteur privé marchand comme opérateurs et clarifier la répartition des rôles entre ces trois acteurs.
Est-ce qu'on n'est pas là face à une tension qui traverse de nombreux secteurs ?
AdW: C'est effectivement la tension entre liberté des acteurs et missions de service public. Or au nom de cette liberté, l'associatif participe à la déligitimation des services publics et contribue à ne pas en faire un organe moderne. Y compris l'associatif de gauche qui s'est moulé dans le système chrétien pour lequel l'autonomie d'action est une valeur qui prévaut sur toutes les autres. Alors qu'à une époque pas si lointaine, les années '50 et '60, certains voulaient que les centres culturels soient gérés uniquement par des opérateurs publics.
Et le dernier fil rouge ?
AdW: C'est l'idée que les politiques culturelles, dans la plupart des pays européens, connaissent un réel développement au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. On voit se développer parallèlement la démocratie citoyenne et la démocratie culturelle à laquelle on associera souvent les politiques de jeunesse. Ces politiques s'appuient sur l'idée de la réaffirmation des Etats-nation. La culture est pensée comme le ciment des identités nationales. Or aujourd'hui, on est face à une profonde remise en question des identités fondées sur les Etats-nation. Comment définir l'idée de nation au niveau de la Communauté française? Et on est confronté à des pratiques culturelles post-nationales qui transcendent cette organisation voire la rendent inopérante. Si on reprend le projet de Constitution européenne, beaucoup de matières y étaient transférées au Parlement européen. Mais la culture restait une prérogative des Etats. La nation reste définie sur la base d'une identité culturelle. C'est selon moi une confusion très grave. C'est ce qui nous empêche d'avoir une politique culturelle adaptée à toutes les populations sur d'autres registres que l'alphabétisation ou les cours de langue par ailleurs indispensables.
Paradoxalement, on a tendance à produire une politique culturelle abstraite. Des centres culturels par exemple pourraient être dédiés aux cultures africaines ou méditerranéennes. Alors que Bruxelles est une ville profondément internationale, comment la Communauté française, opérateur parmi d'autres, soutient-elle cette génération de jeunes créateurs qui vit et travaille à Bruxelles ? En l'absence de projet culturel spécifique et contemporain, dépassant la logique des territoires, on est retombé dans les ornières géographico-administratives, renforcée par un sous-titre non constitutionnel : « Wallonie-Bruxelles ». Que ce soit l'étroitesse de son territoire, l'apport des différentes migrations, l'inscription des opérateurs dans des réseaux internationaux ou encore la multiplication des collaborations transfrontalières plaident pour l'engagement dans une politique culturelle post-nationale.
A plusieurs reprises, vous critiquez le principe de subsidiarité, qui serait à l'origine de nombreux dysfonctionnements dans les politiques culturelles en Communauté française ?
AdW: C'est une loi non écrite fondée sur un accord dans le cadre du Pacte culturel entre le parti socialiste et l'ancêtre du CDH : les pouvoirs publics n'avaient pas à intervenir dans l'opérationnalisation de ses orientations. La Communauté confie ou délègue aux organismes ou institutions qu'elle subventionne les rapports avec les publics (des groupes homogènes ou non) et les spécialistes (les artistes, chercheurs et experts). Les individus n'existent que de façon très marginale. On a reconnu des organismes intermédiaires au détriment d'une action directe auprès des publics avec pour conséquence un désintérêt pour la constitution d'un véritable service public de la culture. L'offre culturelle dépend trop de l'initiative dite privée, même si elle est du ressort d'opérateurs publics. Si au niveau local, il n'y a pas d'acteur de terrain qui souhaite la création d'une maison de jeunes par exemple, il n'y aura pas de maison de jeunes. D'où ces trous quand on analyse la répartition des opérateurs culturels. Moyennant quoi, on superpose de nouvelles politiques d'accès à la culture pour travailler avec les publics fragilisés en soutenant l'initiative d'artistes avec « Article 27 » par exemple.
Morceau choisi : les impasses du principe de subsidiarité
« En raison du principe de subsidiarité, la Communauté française n'a pas effectué de distinction fondamentale de statut, entre organismes volontaires et institutions à mission de service public. Et la culture, quoique gérée depuis fort longtemps par le parti socialiste (si ce n'est l'intermède cacophonique du gouvernement précédent qui a éclaté les compétences entre plusieurs ministres de différentes tendances) a cessé d'être pensée en terme de service public.
Des problèmes majeurs se posent dans les institutions que j'appelle à mission de service public dès lors qu'il s'agit de composer leur conseil d'administration, de garantir leur pluralisme, de définir ou de revoir leurs missions, de déterminer leur schéma opérationnel (les grands services liés aux principales missions qui leur sont confiées), de définir le profil des postes de direction, de procéder à leur recrutement et à leur désignation (...)
S'il s'avère indispensable que ce type d'organisme jouisse d'une certaine autonomie de gestion, son profil n'est cependant pas celui des associations « volontaires ». Il y a là un chantier majeur à traiter dans les plus brefs délais.
Conclusion
a. Le principe de subsidiarité, accord politique non écrit, n'est plus adapté à la réalité ni aux enjeux actuels. Mettre en cause ses effets pervers devrait permettre de distinguer organisme volontaire et institution à mission de service public délégué et d'envisager la création d'un statut spécifique pour ce dernier type d'organisme avec les conséquences que cela devrait entraîner dans la reconstruction d'un service public de la culture.
b. Parallèlement, le rôle de l'administration, (...) peut être renforcé dès lors qu'on dénonce les effets pervers du principe de subsidiarité. C'est également la mise en question de ce principe qui lève tout interdit quant aux formes de planification indispensable en matière de développement des équipements culturels et de leur répartition sur le territoire de Bruxelles et de la Wallonie.
c. Sans nier l'approche de la gestion des organismes et institutions qui est la nôtre; sans mettre totalement à mal nos piliers, il s'agit de renforcer le rôle des services publics de la culture (initiatives locales et provinciales, organismes de service public à gestion séparée et institution à mission de service public délégué) au moment de la crise des piliers et au moment où les secteurs subissent de fortes pressions de la part du marché. En effet, le maintien du principe de subsidiarité et, par conséquent, le poids des piliers a pour effet l'affaiblissement d'un service public de la culture au moment même où celui-ci s'avère indispensable face aux pressions du libéralisme ambiant. »
La création constitue un autre enjeu développé dans votre livre...
AdW: Je m'intéresse moins à l'idée de la création qu'au rapport aux formes esthétiques contemporaines. Les francophones de Belgique vivent dans une société qui a fait sa révolution culturelle au 19
e siècle. Et les réformes institutionnelles telle la régionalisation n'ont pas donné un nouveau souffle à ces politiques culturelles. En revanche, chez nos voisins de Flandre, les évolutions se sont surtout jouées dans les années 50-60 dans la foulée de l'émergence d'une forte identité régionale. Ils ont donc davantage investi les formes de création contemporaine. Quant à la société francophone, elle a de gros retards en matière de création culturelle contemporaine qui ne sont pas seulement liés au manque de moyens. C'est sans doute aussi lié au fait que c'est une société qui a du mal à se reconnaître dans ses propres créateurs. Il y a tout un travail d'éducation à l'art et aux formes d'expressions artistiques contemporaines qui doit être entamé.
Comment mettre en œuvre cette logique de refondation que vous préconisez ?
AdW: Cette question a tendance à devenir de plus en plus pressante. Dans les années 60, on a créé différentes écoles du type de l'INSAS ou de l'IAD. Dans les sections théâtre, peu de diplômés en sortaient à l'époque. Aujourd'hui, elles diplôment 80 personnes par an, sans compter les conservatoires et les autodidactes. On est dans une société où l'on demande aux individus de se réaliser. Il est donc légitime qu'il y ait davantage de personnes qui investissent les formes d'expressions artistiques. Mais on ne raisonne pas en terme de métier culturel comme on le fait dans des matières économiques classiques. Il y a quelques années, le quotidien français
Libération avait titré « Bruxelles, capitale de la danse ». Cela n'a suscité aucune réaction, réflexion stratégique. Cela n'aurait sans doute pas été le cas si on avait parlé de gaz ou d'électricité. Il existe un potentiel économique en matière culturelle. Qu'est-ce qu'on en fait ?
Par ailleurs, si l'on prend tous les moyens dédiés à la culture, ce n'est pas négligeable. Une première chose serait de réarticuler les moyens alloués par les différents niveaux de pouvoir (Communauté, provinces, communes). Ces différentes instances ne se parlent pas au niveau des missions, fonctions et rôles de chacun. Tout cela doit être repensé.
Vu les moyens disponibles et vu la diversification et l'ampleur de la production artistique, quels critères de choix mettre en œuvre dans le soutien public aux projets artistiques ?
AdW: Je pointe deux grandes tendances pour réaliser les choix nécessaires. Les uns défendent un recentrage sur un nombre limité d'organismes. Ils mettent l'accent sur la qualité et sur les formes d'expressions contemporaines. L'objectif est d'intégrer ces productions dans les réseaux européens en les professionnalisant davantage. Pour d'autres, il faut soutenir la diversité des formes esthétiques et des chemins que prend la création dans ses formes classiques et contemporaines. Dans le livre, j'identifie les limites de ces deux positions. Mais de toute manière, on est dans un mixte de ces deux tendances. On en arrive au soutien à des projets peu intéressants, peu contemporains, dont beaucoup reconnaissent le peu d'intérêt. A cela s'ajoutent des soutiens qui sont essentiellement dus au clientélisme. Le tout sans réel projet d'ensemble, sans efficacité et sans perspective. Les critères de choix ne sont définis que par rapport à ce qui est établi. Il me semble primordial de développer des dispositifs d'aide vis-à-vis des marges, parce que c'est très souvent là que se trouvent les expériences les plus prometteuses.
Pour revenir aux critères, il me semble que c'est au pouvoir politique à trancher, à exercer ses prérogatives, après avoir organisé un débat public en vue de définir les priorités en matière de politique culturelle. Ce débat ne serait pas limité aux professionnels subventionnés mais intégrerait le point de vue des utilisateurs. Le propre de l'acteur politique, c'est de ne pas se limiter aux lobbies et de développer une analyse propre. En matière d'éducation permanente par exemple, dire que toutes les associations qui répondent aux critères seront reconnues est un non sens. Sous couvert d'une tentative d'objectivation, on reste dans l'arbitraire pur. Quelles sont les priorités en la matière pour les 5 à 10 ans à venir ?
Morceau choisi : quelques principes de base dans la conduite des politiques culturelles en matière de création
« a. La mise en place d'un schéma directeur d'ensemble, à plusieurs années, par secteur et par discipline concernée ;
b. l'inscription des critères de qualité dans les réglementations et les processus d'évaluation y afférant ;
c. une sélectivité plus grande de la part des instances d'avis ;
d. un pourcentage des moyens consentis accordés à l'innovation et aux formes marginales pour lesquelles il n'y a pas consensus ;
e. la mise en place avec les Régions d'un centre commun en matière de recherches et de formations autour des rapports entre arts et nouvelles technologies ;
f. un accent porté sur la spécificité plus que sur le conformisme d'où qu'il vienne ;
g. le retrait du soutien aux organismes qui n'ont plus la qualité requise, le changement de direction dans les institutions dont la qualité n'est plus à la hauteur des missions confiées, voire le désengagement vis-à-vis de ces institutions si elles n'ont pas acquis l'importance requise et les moyens indispensables ;
h. la suppression des aides accordées sur pression du seul clientélisme politique ;
i. la suppression des très petites aides ».