Succès de foule ce 15 mars, pour célébrer le quinzième anniversaire du décret de l’aide à la jeunesse, pour entendre surtout la ministre en charge du secteur, Catherine Fonck (CDH), développer ses propositions. C’est que les attentes sont fortes et que la participation aux Carrefours initiés par la ministre en novembre 2004 a attisé les intérêts. Qu’allait-on faire de ce qui a ainsi été débattu tout au long de 12 carrefours ?
Au programme des Carrefours
Des rencontres pour mener un débat décentralisé, en Wallonie et à Bruxelles, autour de 12 thématiques.
Carrefour 1 : « Aide spécialisée : un lien, un paradoxe par rapport à l’aide sociale ?
Carrefour 2 : « La prévention dans l'aide spécialisée »
Carrefour 3 : « Travailler dans l’aide négociée »
Carrefour 4 : « La judiciarisation, l’aide contrainte : d’autres représentations ? »
Carrefour 5: « En milieu de vie ou en hébergement, quel cheminement avec et pour les
jeunes ? »
Carrefour 6 : « Danger, crise et urgence : définition et gestion »
Carrefour 7 : « Délinquance : adéquation des réponses aux besoins reconnus ou identifiés »
Carrefour 8 : « Les problématiques et publics émergents »
Carrefour 9 : « Familles et jeunes partenaires : quelles modalités, quelles conditions ? »
Carrefour 10 : « Acteurs sociaux : valorisation et formation »
Carrefour 11 : « Quelle valeur donner à la diversité des pratiques ?»
Carrefour 12 : « Conseillers, directeurs, parquet, juges : une articulation nécessaire pour appliquer les principes du décret »
Un processus guidé par un groupe de pilotage représentatif de différents acteurs qui a dégagé ces pistes de réflexion, qui a été impliqué dans la concrétisation des carrefours, en assurant les présidences des rencontres, avec le soutien des cinq services privés de formation du secteur quant à l’animation et aux comptes-rendus des débats.
Les Carrefours ont mobilisé 2.000 participants, estime-t-on. Ce seront principalement des professionnels du secteur. Et parfois d’autres secteurs partenaires. Sans toujours recueillir le succès escompté, invitations ont été faites, en fonction des thématiques, aux enseignants, aux magistrats, aux professionnels de la petite enfance, etc. Quant aux usagers, ces jeunes, ces familles, destinataires des services, un carrefour les associera véritablement. Ils seront ainsi amenés à s’exprimer sur le thème « Familles et jeunes partenaires : quelles modalités, quelles conditions ? ». Et ce, sous la forme d’une conférence citoyenne, un processus qui a acquis ses lettres de noblesse dans le cadre de consultations locales pour des questions environnementales, et qui considère l’expertise de chacun, « experts professionnels » - « experts bénéficiaires ».
Pour la ministre Fonck, il s’agissait « d'évaluer l'application du décret du 4 mars 1991 relatif à l'Aide à la jeunesse ». Elle invitait à « prendre un peu de distance par rapport aux pratiques quotidiennes », à « mettre l’ensemble du secteur en projet ».
L’analyse périlleuse et délicate des échanges de vues
L’Observatoire de l’enfance, de la jeunesse et de l’aide à la jeunesse, et l’Agence Alter, vos serviteurs en l’occurrence, ont été chargés de « faire une synthèse de ce qui avait été dit dans les différents carrefours, de mettre en évidence les transversalités, de tirer les lignes de force des réflexions menées, de faire une synthèse qui soit à la fois créative et prospective »
1. En somme d’acter puis d’analyser et de mettre en évidence des enjeux. Ce 15 mars, Françoise Mulkay de l’Observatoire et Xavier Bodson de l’Agence Alter, présentaient le travail formalisé par ailleurs en édition papier. L’exercice était délicat : réaliser une synthèse de synthèses sans avoir eu d'emprise sur les modalités de production qui ont conduit aux rapports de chaque Carrefour, sans avoir recueilli l'information, ni participé aux Carrefours. D’autant plus que, comme l'a souligné un service de formation, les rapports de Carrefours rendent compte des points de vue des participants à ces Carrefours et ne sont pas représentatifs de ce que le secteur pourrait penser, à supposer qu'il existe un point de vue du secteur.
« Pour tenter de dépasser ces limites, nous avons rencontré pratiquement tous les rédacteurs des rapports des carrefours, expliqueront-ils. L'objectif était de nous permettre de mieux cerner la portée des interventions reprises dans les rapports et de lever d'éventuelles incompréhensions de notre part. Et surtout, nous avons été attentifs à intégrer les conséquences de ces limites dans la production des analyses et la rédaction du rapport de synthèse. » Aux yeux de l’Observatoire et de l’Agence, il est bien clair que les Carrefours ne peuvent être considérés comme processus d'évaluation, qu’ils permettent plutôt d’établir une photographie des enjeux qui traversent le secteur aujourd'hui.
Le décret à l’égide d’un autre contexte
De l’analyse, il ressort que les Carrefours ne remettent pas fondamentalement en cause les principes édictés par le décret, comme la déjudiciarisation, comme la priorité à l’aide en milieu de vie, l’accent mis sur la prévention… Par contre, la mise en œuvre de ces perspectives n’a pas été et ne semble toujours pas simple et les questions viennent en nombre. La concrétisation se complexifie d’autant plus que des changements de nature sociopolitique viendront modifier la donne. Montée du sécuritaire, régionalisation de secteurs connexes, logique de conditionnalisation de l’aide où l’usager est à activer et à responsabiliser.
Les usagers ont à dire
L’usager - sa place - le rapport le perçoit comme un des thèmes centraux des Carrefours, mais un thème « en creux », en filigranes avec un « porte-voix » cependant, le Carrefour « Familles et jeunes partenaires… ». Des constats y sont relevés : le manque d’information, la nécessité de traduire le langage juridique, le souci de voir les professionnels s’appuyer sur des écrits précis pour communiquer les diagnostics et ce qu'on attend d'eux… Et surtout la nécessité de se rencontrer pour mieux comprendre la culture de l’autre, ses références et tendre à plus d’égalité de traitement.
Pour « mettre le jeune et la famille au centre des pratiques ? », les Carrefours évoquent plusieurs pistes très concrètes. Le rapport propose de les lire autour de trois thèmes : le temps et les moyens; l'amélioration des pratiques; le décloisonnement.
Arrêter de courir contre la montre
« La question des moyens n’a été que rarement abordée de front dans les Carrefours, diront les chercheurs, comme si les participants avaient d’entrée de jeu intégré les limites budgétaires de la Communauté française. Mais peut-être est-ce aussi le reflet d’une volonté de continuer à aller de l’avant, une volonté de dépasser malgré tout cette contrainte ? Par contre, la question du temps revient à travers l’ensemble des carrefours (on ne peut qu’en être frappé à la lecture des différents comptes-rendus) : du temps pour écouter, réfléchir, suivre le rythme du jeune, de la famille, du temps pour se former, pour se concerter, …, du temps pour souffler et travailler sans s’essouffler. »
Pour mieux travailler
Quant à l’amélioration des pratiques, le rapport dégage plusieurs pistes pour y tendre.
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Etablir des communs dénominateurs. « Une idée forte, en ce sens qu’elle est apparue régulièrement et a constitué pour d’aucuns le cœur des discussions, est celle du partage de définitions communes ». Danger, urgence, non collaboration, compétences parentales, comment y donner le même sens ? On en appelle à des grilles, à des référentiels mais attention disent certains à l’appauvrissement normatif.
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Déterminer et apprécier les pratiques. « L’évaluation est appelée des vœux par certains, mais beaucoup craignent aussi son opérationnalisation. » L’aspect chiffré inquiète. « Assurément, il serait, à ce niveau, intéressant de s’inspirer des débats et des expériences en matière d’évaluation qui ont lieu dans d’autres secteurs (santé mentale, éducation permanente…). Là où les acteurs soumis à des processus évaluatifs pointent la nécessité d’une dimension participative en particulier dans l’élaboration des critères d’évaluation, de même que la nécessité de pratiquer l’évaluation de dispositifs et non des seuls services et encore moins d’individus. », avance sous forme d’ouverture, le rapport.
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Articuler pour mieux répondre à la demande. Le rapport note : « A cet égard, l’idée de créer de nouveaux services est loin de faire l’unanimité ». Elle comporte des risques. « Celui de voir les nouveaux services rapidement dépassés, de penser à en créer d’autres encore pour pallier ces manques et ainsi de suite, dans une chaîne sans fin. Et de poursuivre dans une spirale de l’hyperspécialisation. » La meilleure articulation semble passer plutôt par l’information notamment entre pairs, par la communication, par la clarification des missions aussi et des limites de l’action.
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Harmoniser les modalités d’intervention. Harmonisation des modes de décisions des mandants, de l’offre de services sur l’arrondissement… en vue d’un traitement égal des jeunes. Mais attention, note le rapport : « Il n’est pas question d’imposer à tous les travailleurs des procédures communes mais bien de favoriser l’émergence de réflexes communs, de procédures, de critères, de cadres communs, qui puissent également être partagés avec les intervenants en dehors de l’aide à la jeunesse. » L’harmonisation sous-tend aussi une idée de continuité, notamment de continuité relationnelle pour le jeune.
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Apprendre encore et toujours. Là aussi le rapport enjoint à s’inspirer de ce qui se pratique chez les voisins de terrain, les enseignants, l’accueil extrascolaire.
A la recherche du dialogue
Le décloisonnement, aller vers les autres travailleurs d’autres secteurs, semble un leitmotiv majeur des Carrefours. Trois niveaux de rencontre ont été discutés. Autour du jeune et de la famille. Entre services, avec la demande de moyens pour ce faire et de reconnaissance par le pouvoir subsidiant et les instances administratives. Et puis, troisièmement, au niveau institutionnel et politique. « La quasi-totalité des participants aux Carrefours se dit prête à travailler en réseau. Ce qui manque, outre le temps, c'est les cadres. Des cadres institutionnels qui assurent la pérennité de la dynamique », préciseront les deux orateurs.
La ministre, médiatrice entre le secteur et l’opinion publique
Après la présentation du rapport, ce sera à la ministre Fonck d’occuper l’estrade.
D’entrée de jeu, elle évoquera « l’inquiétude de l’opinion publique par rapport aux jeunes délinquants et aux jeunes maltraités », insistant sur son rôle de médiateur, de « porte-parole du secteur de l’Aide à la jeunesse auprès de l’opinion publique et de porte-parole de l’opinion publique auprès du secteur ». Et de poursuivre : « il m’incombe de convaincre les uns et les autres que leurs impératifs ne sont pas contradictoires. Le placement ou l’enfermement d’un jeune peut bien sûr être une mesure de protection du jeune lui-même, mais aussi de la société. Le maintien en famille ou la prise en charge par un milieu ouvert, mandaté ou non, d’un jeune est souvent la meilleure manière de protéger la société, parce que, pour certains jeunes, le placement ou l’enfermement ne fait qu’ajouter une rupture, une frustration, une injustice à d’autres et parce que des places doivent rester disponibles pour d’autres jeunes qui en ont réellement besoin. Pour ce faire, ces familles doivent être accompagnées de la meilleure façon possible. » Pour elle, « opposer éducation et sécurité publique, c’est fausser le débat ! ».
Des pistes, objectifs, propositions… en tout cas du contenu
La ministre, au fil de son intervention, avancera une série d’objectifs concrets. Elle les a conçus, dira-t-elle, à partir des travaux des Carrefours et des demandes formulées par l’opinion publique. Ces objectifs sont les siens, précisera-t-elle. « Ils doivent être avalisés par le gouvernement de la Communauté française ». La ministre s’engage ensuite à revenir vers le secteur pour les « examiner ensemble ». « Je vous enverrai ma contribution dans le courant du mois de mai », annonce-t-elle.
Parcourons ces propositions que les membres du cabinet, Marc Coupez et Yves Polomé, ont détaillées plus précisément dans le cadre d’ateliers dans la suite de la journée.
• Objectiver le danger, la crise et l’urgence.
• Renforcer la mission d’accompagnement individuel des services d’aide en milieu ouvert (AMO). La ministre parle de « cadre à clarifier ».
• Adapter l’organisation du travail des SAJ (service d’aide à la jeunesse – aide négociée) et SPJ (service de protection judiciaire – aide contrainte). La ministre souligne que le rythme des services et celui du jeune ne coïncident pas toujours ; les premiers n’étant accessibles qu’aux heures de bureau.
• Créer un dispositif d’intervention de crise disponible 24 h sur 24. Il s’agirait de créer des « équipes mobiles » ou « d’intervention rapide » en vue de formuler rapidement un diagnostic. Ce dispositif serait, du moins dans un premier temps, attaché au SAJ.
• Optimiser l’utilisation des places d’accueil disponibles pour l’urgence. Pour « les situations d’urgence plus légères », dira la ministre, il s’agirait d’augmenter le nombre de prises en charge dans des familles d’accueil d’urgence, d’utiliser également, sous certaines conditions, le potentiel des places libres en résidentiels. Par ailleurs, elle évoque une nécessité de recentrer le rôle des centres d’accueil d’urgence.
• Augmenter la lisibilité des prises en charge possibles. Ceci passerait entre autres par la refonte complète de la Cellule d'information, d'orientation et de coordination (CIOC) pour disposer d’une banque de données en temps réel de l’offre de services dans l’aide à la jeunesse, à l’image de ce qui se fait déjà avec les Institutions de protection publique de la jeunesse (IPPJ).
• Elargir le champ de l’accueil familial. Evoquant le recrutement et la professionnalisation de ce type de prise en charge, la ministre entend créer à côté des familles d’accueil telles qu’existant actuellement, des « familles éducatives ». Leurs spécificités : au moins un des deux parents a une expérience professionnelle dans le domaine social.
• Mettre à la disposition des magistrats de nouvelles mesures. On le sait, au niveau fédéral, la ministre de la Justice, L. Onkelinx, a lancé un projet de réforme de la loi de protection de la jeunesse. Il n’est pas sans effet sur les Communautés notamment du fait des nouveaux dispositifs dont le secteur de l’aide à la jeunesse aurait la charge. La ministre Fonck parle de « saisir l’opportunité ».
• Mettre progressivement en place un référent pour chaque jeune. Un référent unique qui suivrait le parcours du jeune.
• Favoriser l’utilisation du double mandat dans des conditions strictes. Notamment afin d’assurer la transition harmonieuse entre les prises en charge successives.
• Poursuivre et élargir l’harmonisation des pratiques. La ministre évoquera sa volonté d’étendre à d’autres services un travail en cours mené au niveau de la direction générale de l’Aide à la jeunesse à propos des SAJ et SPJ.
• Etendre le rôle de l’inspection pédagogique aux SAJ, SPJ et aux projets subventionnés mais non agréés.
• Harmoniser les formations et les développer.
• Mettre en place un outil statistique performant.
La ministre pointera également une nécessaire cohérence d’action avec les autres secteurs. Parlant des CPAS, et des conventions avec l’aide à la jeunesse, elle invitera à les multiplier, à les conclure avec d’autres acteurs. Parlant de l’enseignement, elle évoquera la pérennisation des structures d’accrochage scolaires, les sas. Sur le terrain des Conseils d’arrondissement de l’aide à la jeunesse (CAAJ), la ministre évoquera la mise en place de « cellules » permanentes de prévention par arrondissement et intersectorielles. Il s’agirait de se centrer sur le jeune et ses besoins, de s’extraire de l’ancrage des CAAJ par trop aide à la jeunesse. L’opérationnalisation est envisagée au travers des sections de prévention générale des SAJ, assorties de travailleurs d’autres secteurs. En précisant les propos de la ministre, Yves Polomé expliquera qu’il est question de reventiler les enveloppes destinées à la prévention générale.
« Ceux qui prônent l’augmentation du nombre de places fermées comme réponse au sentiment d’insécurité se trompent, dira la ministre. Cette recette a été utilisée, mais elle n’a rien résolu. Ce n’est pas en travaillant sur le bout de la chaîne que l’on résoudra les problèmes, mais en travaillant sur l’ensemble du système qu’on parviendra à le désengorger au plus grand bénéfice non seulement des jeunes, de leurs familles et des travailleurs du secteur, mais aussi de l’ensemble des citoyens. »
Friande de proverbes, la ministre terminera par celui-ci qu’elle revisite: « la parole est l’ombre de l’action. La parole a été entendue. Le temps est à l’action. »
A débattre, à travailler, à refuser…
Le temps est aux réactions, dirons-nous. Elles ne révèlent a priori pas un grand enthousiasme. D’aucuns se disent franchement déçus. Quid du rôle du directeur de l’Aide à la jeunesse (SPJ), y aurait-il un retour de balancier à ce niveau, un retour vers le juge ? Qu’est-ce que cette idée d’intervention 24 heures sur 24 ? La mobilisation des AMO sur le travail individuel se fera-t-elle au détriment du travail de prévention générale ? Redistribuer les moyens de la prévention, n’est-ce pas fragiliser des services qui en usent pour mener leurs projets, faute d’en disposer via les subventions structurelles ? S’attacher à mettre en place des plateformes intersectorielles – réellement intersectorielles - n’est-ce pas ajouter de la complication et mettre de l’argent dans des services hors secteur, alors que le secteur en manque tant ?
D’autres sont sur la réserve, dans l’attente de précisions. Quant aux modalités. Quant à ce que la ministre entend par « détection des situations de danger plus vite », par « clarification du travail collectif et communautaire des services d’aide en milieu ouvert ».
L’Interfédération de l’Aide à la jeunesse - regroupement des 11 fédérations représentant les services agréés de l’Aide à la jeunesse – a également rappelé avec force ses demandes « déposées de longue date auprès de la ministre » (voir AEduc n°104/p.467). « Des idées sans moyens, non », avance l’Interfédé à l’aboutissement des Carrefours. « Il faudra des moyens nouveaux car une simple adaptation des pratiques ne suffira pas à créer une véritable dynamique de changement dans un secteur continuellement sous pression ». Les fédérations insistent sur leur association aux négociations ultérieures.