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Intervenants auprès des mineurs non accompagnés : cessons d’être protecteurs, soyons coauteurs !
 27/10/2006  Cécile Histas   imprimer
Belle initiative de la part du centre de santé mentale Le Méridien1 qui, le 16 octobre dernier, invitait le pédopsychiatre suisse Jean-Claude Métraux, spécialisé en travail clinique et communautaire avec des populations migrantes. L'orateur a proposé au public de travailleurs sociaux et tuteurs de décortiquer les « vérités et mensonges dans les trajectoires des mineurs non-accompagnés » (Mena). Car il n'existe pas qu'une seule vérité dans le récit de ces jeunes.
« Je le dis et maintiens : le meilleur entretien entre un intervenant et la personne mandante est celui où aucune question n’est posée ! Nous avons trop tendance en Occident à nous poser en protecteurs voire néo-colonisateurs empreints d’une bonne couche de paternalisme ». Le ton de la rencontre est d’ores et déjà donné. Car qui parmi les acteurs de terrain présents n’a jamais tenté d’extirper ce qu’ils pensent être la « bonne » vérité pour le Mena qui est pris en étau entre son récit pour l’Office des étrangers, celui pour ses assistants sociaux et, finalement, le récit fidèle à son ressenti ? A la clé des entretiens et recours : les fameux papiers qui permettent de rester sur le sol belge voire d'y obtenir la nationalité. Or, pour J.C. Métraux, les papiers ne devraient pas être la priorité des professionnels mais davantage le jeune lui-même avec ses ressources personnelles et collectives dues à son appartenance à un clan, une famille, une identité culturelle ou religieuse.

Co-construire une vérité et non formater

Partons de l’étude de cas proposée à l’assemblée : Béata (nom d'emprunt), Roumaine âgée de 13 ans sous sa fausse identité mais de 16 ans en réalité. Présentée en mariage traditionnel par sa famille rom, elle s’enfuit de chez sa tante qui l’a élevée pour fuir ce projet dont elle ne veut pas. Elle est cependant interceptée par une seconde famille peu scrupuleuse qui la vend pour motif avoué de trafic d’organes. Elle débarque seule en Belgique et est recueillie par le centre Esperanto pour enfants victimes de la traite humaine. Elle est en Belgique depuis un an et demi et possède un document du Ciré qui lui permet de rester provisoirement sur le sol.

A travers les saynètes jouées sous les yeux de J.C. Métraux, les intervenants du centre Esperanto et le tuteur de Béata expriment le désarroi dans lequel ils se trouvent. Difficulté d’obtenir un passeport de la part de l’ambassade de Roumanie, un acte de naissance de la part de la mère tiraillée entre son amour pour son enfant et le choix personnel de la livrer à sa tante ou encore la tendance généralisée à vouloir faire de Béata « une parfaite petite citoyenne belge ». Elle est si belle et si gentille…et en plus parle bien le français depuis son arrivée ! Stop ! C’en est trop pour le psychiatre qui remet en avant des postulats fondamentaux.

Les tuteurs francophones se regroupent en asbl

Depuis septembre, une cinquantaine de tuteurs de la Communauté française se sont regroupés en asbl1 afin d’assurer une meilleure représentativité de leur métier parfois décrié voire dénigré par les institutions ou certains salariés de centres. « Nous ne sommes pas toujours bien accueillis par les travailleurs sociaux qui pensent qu’on leur prend une partie de leur boulot. En outre, il existe un manque flagrant de formation pour les tuteurs qui doivent jongler entre les diverses instances et avec la procédure complexe », s’explique Hubert Mariage, président de l’association.

Pour ce tuteur de huit pupilles, « la première revendication des tuteurs, salariés ou indépendants, est d’être reconnus par leurs pairs ». Souvent perçus comme intrus dans le triangle institutions fédérales-centre d’hébergement-jeune, les tuteurs peinent à faire entendre leur voix. « Or, nous ne voulons pas nous substituer au Service des tutelles, même si ce dernier tarde à mettre en place la coupole promise lors de l’adoption de la loi de 2002 instaurant ce service », précise le président. Quoi qu’il en soit, Hubert Mariage, présent à la journée organisée par le Méridien, insiste avant toute chose sur l’intérêt du jeune lui-même et de la fidélité de celui-ci par rapport à ses récits et son vécu. « Pour moi, le mineur non accompagné est un potentiel tant pour la Belgique que pour son pays d’origine. A lui de retirer le meilleur de son séjour même si un retour est envisagé ».

1. Infos: Hubert Mariage – courriel: vt6107509@versatel.be


Primo, il faut arrêter de tenter de mettre les personnes dans des boîtes. Dans cette situation, on a très facile à placer la mère dans le mauvais rôle et à stigmatiser les coutumes roms qui, pour d'aucuns, sont obsolètes. La jeune Béata est coincée entre son envie d’échapper à un destin dont elle ne veut pas et son appartenance à une identité plurielle pour reprendre les termes de l’écrivain libano-français Amin Maalouf : la sienne avec ses projets de jeune fille et celle liée à une communauté particulière de valeurs et coutumes. J.C. Métraux insiste sur la nécessité de prendre en compte non seulement la dimension individuelle – Béata – mais aussi la collective dont elle ne peut se défaire sous peine de trahison.

Secundo, la tendance souvent inconsciente de l’intervenant à formater le discours du Mena, par bonne volonté comme le rappelle J.C. Métraux, est à exclure. « Le tuteur ou l’assistant social doit trouver avec le jeune une vérité commune en acceptant, de prime abord, le premier récit du jeune. Cela ne peut se faire qu’à travers une relation de confiance où chacune des parties livre un minimum d’informations personnelles ». Etonnement dans la salle ! Se mettre en avant dans la relation ? Et l’empathie là-dedans ? « L’empathie est un mot que j’ai en sainte horreur et qui ne signifie rien. L’important n’est pas ce que l’on donne à l’autre mais ce que l’autre reçoit à travers ses propres valeurs et référents culturels. Ce n’est pas à moi à lui imposer ma vérité et toute vérité n’est pas bonne à dire ».

Enfin, la « Belgicisation » que l’on induit par l’apprentissage coûte que coûte du français qui permettra à Béata de s’intégrer, alors qu’elle n’est pas sûre de rester en Belgique et a formulé le besoin de retrouver sa famille, est un piège fréquent. Pourquoi les intervenants voudraient faire des Mena de parfaits petits citoyens belges ? Sans intérêt pour l’orateur qui replace indéfiniment le jeune et son vécu au centre de la discussion. Certains Mena souhaitent rentrer au pays, beaucoup n’ont pas choisi la Belgique. In fine, l'attention doit davantage se porter sur la compréhension des valeurs communautaires et individuelles à ne pas mettre d’emblée en conflit. Or le risque est grand de ne pas prendre en compte les trois dimensions du jeune: son vécu, ses attaches familiales et son appartenance à une communauté.

L’association « Appartenances » à Lausanne : un pont entre ici et là-bas

Créée en 1993 à l’initiative de thérapeutes, psychologues et médecins parmi lesquels Jean-Claude Métraux, cette association largement financée par la Confédération et le canton du Vaud se propose de faire le lien entre la société d’accueil et les sociétés migrantes et d’offrir un accès à la santé à tous, papiers ou sans-papiers.

Cet espace de soins pluridisciplinaires se veut un espace intermédiaire entre et avec les migrants afin que les solutions aux nœuds identitaires, entre autres, se trouvent en co-écriture et non en « placardage de techniques thérapeutiques générales excluant le particularisme de l’Autre ». Les postulats sur lesquels se base l’association et qui se rapprochent de ceux formulés lors de la rencontre organisée par Le Méridien sont les suivants :

> la santé n’est pas uniquement l’absence de maladies mais est davantage liée à la qualité de vie et à l’autonomie dans la gestion de son quotidien ;
> toute migration implique une crise qui est vécue comme une souffrance ;
> les deuils et traumatismes vécus induisent des comportements que l’on pourrait juger anormaux, or ce ne sont que des réactions normales à des situations anormales ;
> la crise peut déboucher en une issue positive ou négative en fonction de la capacité du sujet à rebondir sur les traumatismes passés vécus ;
> les ressources sont à trouver dans une triple dimension : individuelle, familiale et communautaire ;
> le don ou l’échange même symbolique peut être une clé de résolution d’un conflit interpersonnel et favoriser le rétablissement des contacts ;
> le droit d’être entendu dans sa langue tout en poursuivant l’apprentissage de la langue du pays hôte est fondamental.

L’association, outre des services thérapeutiques, offre des espaces de rencontres interculturelles pour hommes et femmes, un centre de documentation, un service d’interprétariat mais aussi forme des intervenants sociaux. Pour tout renseignement sur le catalogue des séminaires, consultez le site www.appartenances.ch
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