Le 22 février dernier, s’est tenu le premier Forum des innovations en éducation. L’objectif était de mettre en avant des initiatives innovantes qui visent à lutter contre les inégalités scolaires. Et aussi susciter la réflexion sur l’innovation pédagogique en Communauté française, tant dans le secteur de l'enseignement qu'auprès de ses partenaires. Organisé par l’asbl Schola ULB1 (qui s’occupe du service Tutorat), Alter Educ et le Ceria, l’événement a réuni 500 personnes issues de l’enseignement secondaire et différents partenaires de l’école. Au final, neuf projets primés, réflexions et rencontres sur les difficultés et la nécessité d’innover, d’adapter les pratiques éducatives.
Le processus
160 établissements et associations ont répondu à l’appel lancé en septembre dernier par les organisateurs. L’équipe de Schola avait contacté les 507 écoles secondaires en Communauté française et près de 300 associations partenaires de l’école. Une trentaine ont été nominées dans sept catégories différentes. Parmi ces trente projets, le jury en a donc primé neuf. Le jury s’est efforcé, à travers son travail de sélection, de tracer les premiers contours d’une réflexion sur l’innovation en milieu scolaire en Communauté française.
Outre la mise en avant des lauréats, ce premier forum se voulait, selon les mots de Gilbert Debusscher, président de Schola ULB, « un moment de ressourcement, de rencontre entre acteurs de l'éducation ». Ce premier forum amorce en effet une réflexion à propos de l’innovation pédagogique. Qu’est ce qu’innover, comment, pourquoi, quels partenariats mettre en œuvre et sur quelle base ? Autant de questions qui ont alimenté les interventions et les débats de la matinée. L'objectif est de renouveler l'expérience. Dans deux ans, rendez-vous est pris pour réitérer la démarche avec les acteurs de l'enseignement fondamental.
Innover, oui mais pourquoi ?
Bernard Rey, professeur de pédagogie à l’ULB, s’est attelé à circonscrire le profil de l’innovateur, sa motivation et le sens d’une innovation dans le monde scolaire. « Toute innovation n’est pas bonne du seul fait qu’elle apporte de la nouveauté » note d’emblée l’universitaire. Il pointe, la « confiscation de la nouveauté. On se trouve face à une logique publicitaire où la nouveauté fait vendre ». A l’opposé, l’innovateur se caractérise par un regard décalé sur la réalité. Il y voit un « décrochage bénéfique », une mise à l’écart qui permet le questionnement, la prise de recul et la réflexion sur l’action. Ensuite, Bernard Rey questionne : « Innover à l’école, oui, mais pourquoi ? ». Si chacun voit bien que l’école ne fonctionne pas idéalement, le sens du changement à opérer demeure incertain. « Par rapport à quoi et en vue de quoi faut-il le faire ? Qu’est-ce qui, dans l’école, doit être remis en cause ? »
Et plus loin, s'attelant à ancrer cette question de l'innovation dans la pratique de transmission des savoirs, il poursuivra: « on reproche à l’école de se cantonner dans des savoirs abstraits, éloignés de la vie, éloignés des préoccupations de la société, éloignés des intérêts des enfants et des adolescents. Certes, mais la spécificité de l’école, c’est justement de se mettre à distance de ce qui paraît évident, de ce que la société nous pousse à croire, de ce qui se fait ordinairement, de la vision spontanée et naïve du monde naturel et du monde humain ». Les vrais savoirs, ce seraient ceux qui problématisent le réel. L’enjeu de l’apprentissage résiderait dans le fait de ne pas voir les choses comme on les voit usuellement, de s’étonner du monde. On est là dans l’innovation. « Le grand enjeu de l’innovation, ce n’est peut-être pas de remettre en cause cette fonction de l’école, mais plutôt d’inventer des dispositifs qui permettent à tous les élèves d’y accéder », dira B. Rey.
Émergence et implantation du changement
Michel Bonami, professeur de sciences de l’éducation à l’UCL, a insisté quant à lui sur les conditions d’émergence et d’implantation des changements dans les systèmes scolaires. Et le portrait qu'il dresse montre toute la difficulté à développer de nouvelles pratiques, même quand elles visent des améliorations. Le psychologue des organisations pointe le travail isolé des enseignants au sein des classes. Pour lui, la réglementation constitue également un frein. « L'école est une bureaucratie mécanisiste qui vise au respect de la réglementation. Cette réglementation doit permettre au système d'atteindre ses objectifs. (...) C'est un corset qui affecte le travail quotidien. Or apprendre et enseigner ne sont pas des processus réductibles à des standards ».
Abordant l'épineuse question de l'implémantation des réformes venues d'en-haut, Michel Bonami relève que bien souvent ces initiatives, pour éclairées qu'elles soient, se « diluent néanmoins dans des habitudes pédagogiques qui demeurent très stables ». Au final, les réformes qui réussisent sont celles auxquelles les enseignants se sont accomodés en les adaptant à des outils et des pratiques préexistantes. Paradoxalement, « une réforme ne réussit que si on la trahit ». En définitive, M. Bonami souligne le faible impact des réformes comme potentiel de renouvellement. Des facteurs de réussite peuvent néanmoins être relevés. Ainsi l'importance du réseau, de la continuité d'une initiative, des cadres spatiaux et temporels souples... Enfin, Michel Bonami insiste sur l'intérêt de garder des traces écrites afin de capitaliser les expériences, les facteurs de réussite et d'échec.
Le relationnel au service de l'innovation
Michèle Garant est professeure de pédagogie à l’UCL, directrice de l’Institut de pédagogie et des multimédias (IPM) et aussi ancienne directrice d’un établissement secondaire. Pour elle, pointer les innovations revient à « s’intéresser non pas à ce qui brille mais à ce qui éclaire ». Elle situe le lieu de l’innovation au niveau de l’établissement et souligne ensuite que l’innovation pour elle-même ne suffit pas. Elle doit s'intégrer dans un cadre organisationnel. « Elle doit [même] être complétée par un travail de gestion des relations humaines, une écoute des partenaires tant à l’interne qu’à l’extérieur de l’établissement (…) pour qu’elle se maintienne de façon durable dans l’établissement ». A cet égard, le rôle du chef d’établissement apparaît primordial. « Ce n’est pas forcément le pilote mais bien le garant du cadre de l’initiative ». Il doit mettre en place un dispositif d’échange, d’évaluation du processus. Et d’ajouter au sujet de la pérénisation d'un projet, « cela ne peut durer que s’il y a un apprentissage organisationnel ». Michèle Garant développant ce concept d’apprentissage organisationnel, insiste sur la réflexion collective, la participation des enseignants, la possibilité de développer une « critique cordiale », un temps de controverse et de débat « où l’on prend des risques »…
Travailler avec des partenaires en dehors de l’école
Patrick Hullebroeck, le directeur de la Ligue pour l’enseignement et l’éducation permanente (LEEP), a abordé la question des innovations sous l’angle des partenariats école–association. Il a insisté sur sa contractualisation. « Le partenariat est à la mode, mais il n’atteint pas toujours les objectifs escomptés. Trop souvent, les collaborations s’emmanchent sans avoir pris la peine de définir la nature du partenariat, cadrer la demande, fixer les objectifs, identifier des moyens pour mesurer ces objectifs ». Patrick Hullebroeck souligne notamment la nécessité de s’arrêter sur la composition du partenariat en prenant le temps d’interroger le choix des partenaires. Il pointe aussi l’importance de mettre par écrit les principes de la collaboration. Une manière d’amener chacun à clarifier les représentations réciproques.
Le débat était alimenté par le point de vue de trois acteurs de terrain, Armand Liétar, professeur à l’institut Emile Gryson, la préfète de l'Athénée de Marchienne-au-Pont et Pierre Rivir, coordinateur de l’asbl Les corsaires. Il a surtout été question des conditions de réalisation des innovations en milieu scolaire. À plusieurs reprises, le politique s'est vu interpellé, que ce soit par ces intervenants ou des participants sur les conditions de réalisations des projets innovants. Fondés sur la motivation individuelle, ces projets viennent souvent s’ajouter aux tâches quotidiennes. Ils nécessitent un engagement personnel qui ne saurait être demandé à l'ensemble des enseignants. Du côté des chefs d’établissement, on insiste pour dire que toute innovation n’est possible que si l’équipe éducative suit. Il faut parfois « détourner » les personnes pour assurer ces activités supplémentaires. Les conditions de réalisation sont souvent fragiles : contrats précaires, non-reconnaissance des compétences réelles des personnes ressources, difficulté à reconduire des moyens supplémentaires souvent ponctuels. Les contingences administratives ainsi que la constitution des dossiers nécessaires à l’obtention d’une subvention freinent parfois considérablement les projets. Pour arriver à ses fins, la préfète de Marchienne au Pont expliquera qu’elle « détourne la bureaucratie 'mécanisiste' sans aucun remord ».
Les lauréats
• Dans la catégorie « Ecole et lutte contre l'échec », le jury en a retenu deux : l'initiative du groupe de lecture « Boule de neige » de l'Athénée royal de Marchienne-au-Pont et le projet « Tutorat » du Centre scolaire Saint François Xavier de Verviers.
• Dans la catégorie « Ecole et culture » le jury a mis à l'honneur l'Athénée royal Gatti de Gamond et son exposition sur les mathématiques.
• Le projet « Education et formation par les techniques audiovisuelles », mené par une section complète de l'ICET à Dottiginies a reçu le prix « Les médias à l'école ».
• Pour le thème « Ecole et développement durable », c'est l'Institut Robert Schuman d'Eupen qui s'est vue primé.
• Dans la catégorie « Ecole, sport et santé », le programme de prévention aux assuétudes de l'AMO Mille lieux de vie a été retenu (voir ci-dessous).
• Parmi les projets présentés sous le label « Et après l'école ? », le prix a été attribué aux mini entreprises.
• Quant au prix « Ecole et citoyenneté » il est allé à l'association Omar Khayam pour son exposition-animation autour du chiffre 0 qui vise à valoriser les apports culturels des publics issus de l'immigration.
• Enfin, le prix de l'innovation en éducation, toutes catégories confondues est revenu à l'Institut De Mot-Couvreur (voir ci dessous).
Le prix de l’innovation en éducation à l’Institut De Mot-Couvreur
Le projet « Théâtre destiné aux moins de trois ans » de l’institut De Mot-Couvreur à Bruxelles
2 a reçu le prix toute catégorie. Ce projet est mené avec les élèves du 3
e degré de l’enseignement professionnel en puériculture depuis septembre 2000. Le partenariat est né de la nécessité d’adapter la formation des futures puéricultrices et de l’interêt de promouvoir le théâtre auprès des très jeunes enfants. L’école a donc intégré cette approche à son programme de formation à la puériculture. Plusieurs spectacles destinés aux moins de trois ans ont donc été montés et mis en scène par les élèves dans le cadre de leur formation. Ces créations bénéficient de l’appui de partenaires culturels professionnels tels le Théâtre de la Montagne magique ou le Théâtre de la Guimbarde, ces derniers fournissant une aide logistique et un encadrement aux élèves. Au départ, les élèves, pour la plupart issues de l'immigration, se méfiaient d’une activité culturelle inconnue. Une fois franchi le cap de l’inhibition, qui peut poser quelques problèmes, les élèves ont mesuré l'intérêt que revêt une telle expérience tant sur le plan professionnel que sur le plan privé. En outre, souligne la directrice, ce projet mobilise des qualités sortant du strict cadre de la puériculture, contribuant à enrichir le développement personnel des jeunes.
Une AMO primée
Le projet « Participe présent », porté par le service d’aide en milieu ouvert (AMO) Mille lieux de vie
3 envisage justement l’école comme l’un des milieux de vie du jeune. Il est par conséquent assez logique d’y retrouver des problèmes sociaux tels la violence, le racisme ou la toxicomanie… Partant de ce constat, l’AMO a décidé d’axer son action sur la prévention des assuétudes en milieu scolaire. Le projet remonte à 1999 avec l’Athénée royal Prince Baudouin de Marchin. Ensuite, il s’est développé dans d’autres établissements primaires et secondaires de la région hutoise.
Particularité : plutôt que d’aborder le problème sous l’angle de la mise en garde ou du jugement moralisateur, l’association a décidé de privilégier, à partir d'une valise pédagogique fournie à chaque enseignant, une approche centrée sur les personnes, de façon à leur offrir un espace de dialogue. Ainsi, plutôt que de s'attarder sur les manifestations des assuétudes, c'est l’examen des causes et des contextes d’apparition qui est privilégié. L’objectif n’est donc pas de diaboliser ces comportements mais bien d’aider le jeune à poser des choix par lui-même, à identifier de quelles dépendances il veut se préserver afin de trouver un équilibre qui lui assure un certain bien-être.
Le programme travaille à plusieurs niveaux. Premièrement, un module de sensibilisation destiné aux enseignants intéressés à mener des animations au sein des classes. Ces dernières veulent favoriser des espaces de dialogue entre les étudiants et leurs professeurs et les amener à débattre ensemble des facteurs à prendre en considération dans la prévention des assuétudes. Ce premier niveau s’appuie, au sein de l’établissement sur une présence active au sein du Conseil de participation favorisant également une sensibilisation au niveau institutionnel. C’est aussi, selon l’AMO un moyen pour assurer la pérénité du projet au sein de l’établissement. Des groupes de réflexion avec la direction, des membres de l'équipe éducative et des partenaires de l'école tels le Centre PMS, ce sont chargés de favoriser cette pérénnité et la coordination de l'initiative. Des rencontres avec les parents sont également organisées.
Au départ, l'AMO s'est entourée d'un comité d'accompagnement qui a attiré l'attention sur la nécessité de prendre en compte les spécificités de la culture scolaire.
Selon l'AMO, la réussite du partenariat s’expliquent par le respect mutuel des engagements de chacun, la connaissance des rouages institutionnels propre à chaque école, le temps pris pour installer une vraie relation de confiance ainsi que la vigilance déployée pour respecter l’application des principes à l'origine du projet.
Quatre conditions pour implémenter les innovations
En conclusion de la journée, la ministre de l'Education, Marie Arena (PS), s'est attelée à situer le concept d'innovation pédagogique au regard des principes politiques défendus par l’actuel gouvernement. Elle attire l'attention sur le risque de participer, en améliorant les pratiques au sein d'un établissement, à la dérégulation et la concurrence entre établissement. De même, elle pointe le risque, pour sauver quelques élèves, d'en exclure de nombreux autres. La ministre retient donc quatre principes qui devraient guider la création pédagogique. Premièrement, la mixité sociale. Cette créativité pédagogique doit bénéficier à tous les élèves, Deuxièmement, la non-concurrence avec et entre les établissements d'une même zone. Ensuite, la défense de l'autonomie pédagogique des établissements. Enfin, privilégier le recours aux ressources internes pour lutter contre l'échec. La ministre fait là référence aux dispositifs de remédiation qui sont d'abord du ressort des équipes pédagogiques.