Coûts scolaires : pour des politiques « différenciées et ciblées »
Il y a un peu plus d’un an la Ligue des familles avait sorti une étude sur les coûts scolaires qui avait fait du bruit. Les chercheurs de la Ligue y chiffraient non seulement les dépenses moyennes annuelles des parents (146 euros en maternelle, 314 en primaire et 474 en secondaire) mais soulignaient le caractère fort flou voire illégal de ces frais élevés, avant tout justifiés par des considérations d’ordre « pédagogique » (manuels, excursions, classes de dépaysement, etc.). A côté de propositions comme le plafonnement et la définition plus précise des frais facultatifs, la Ligue projetait de réunir les « bonnes pratiques » en matière de coût scolaire. Elle vient de sortir les résultats de cette nouvelle enquête qui sont d’autant plus intéressants que la Ligue des familles a accepté de se laisser « bousculer » par le terrain.
Confrontation au terrain
L’étude de la Ligue des familles qui repose sur trente-quatre entretiens individuels (de directions, de mamans d’élèves et d’acteurs institutionnels pour l’essentiel) a d’abord cette qualité, pas si fréquente, d’avoir accepté de se laisser réorienter par des réalités scolaires qui ne correspondent pas aux attentes de départ. « L’idée était de repérer les bonnes pratiques, c’est-à-dire des pratiques transposables dans l’ensemble des écoles », expliquent Emily Hoyos, directrice du département « Recherche, Etude et Formation » et Alice Lejeune, qui a réalisé la recherche. « A l’arrivée, on est loin de notre objectif de mise en évidence d’outils diffusables », reconnaissent-elles.
Non pas que la recherche n’ait pas pu identifier des pratiques intéressantes. Mais les écoles très minoritaires qui parviennent à ne réclamer qu’un ou deux euros par mois sont le plus souvent soutenues par des récoltes de fonds et des effets de solidarité locale (via le comité des fêtes du village, par exemple). Rien de transposable à l’ensemble des écoles donc.
La plupart des autres écoles utilisent en réalité des outils de bonne gestion fort classiques, déjà bien connus ,l’étude insiste ,pour réduire les frais au maximum, sur la nécessité :
• de « bien connaître son école » (pour utiliser les spécificités humaines et matérielles de l’établissement),
• de travailler en équipe (la concertation entre enseignants permet de rationaliser les dépenses),
• d’identifier des « points d’appui » (les soutiens externes et internes),
• de communiquer dès le début de l’année, de multiplier les informations destinées aux parents via des supports diversifiés (pour se donner une chance de mieux les toucher),
• de mettre au point des procédures d’aide aux parents en difficulté (avec lesquels les malentendus et conflits peuvent vite se multiplier)…
Effets de concurrence
Contrairement aux espoirs de départ, il s’agit moins d’« outils concrets » qu’il suffirait de diffuser que d’un certain « esprit de gestion ». Mais là encore, la recherche montre que la question n’est pas simplement d’inciter les écoles à adopter le bon « esprit ». Au travers de nombreuses réactions, parfois fort négatives, notamment des directions, la recherche met en évidence les effets des inégalités structurelles entre écoles. Ces inégalités ne concernent pas seulement les ressources dont disposent les écoles (être propriétaire des bâtiments ou pas, par exemple), mais avant tout leurs positions dans des systèmes de concurrence pour attirer les élèves qui posent le moins de difficultés sur le plan scolaire.
« Je constate que, cette année, on a perdu des élèves, témoigne un directeur d’école. On m’a dit : ‘c’est plus cher ailleurs, donc c’est sûrement mieux’. Et il y a trop d’étrangers dans l’école’, a-t-on ajouté du bout des lèvres. Ces départs mettent en péril la mixité de mon école. »
Ce « poids du système » de concurrence, chaque école le subit effectivement de manière très différente, comme l’ont montré de nombreux chercheurs qui mettent en évidence les phénomènes de quasi marché scolaire. En articulant les pratiques des écoles et leur position dans le système, la recherche a permis de classer les écoles rencontrées en quatre catégories dans un tableau à double entrée : celle de l’action pour la réduction des frais et celle de la communication autour de cette action.
Pratiques égalitaires
Les écoles qui présentent ces « pratiques égalitaires » sont des cas isolés dans un contexte de concurrence. Ce type d’école « assume l’objectif de créer et favoriser la mixité sociale et économique de son établissement » et est donc ouverte à « toute mise en œuvre de pratiques locales propices à la réduction des frais », explique Alice Lejeune.
Un établissement de cette première catégorie « tente alors d’attirer une population scolaire sur ce double argument : celui du coût bas et celui du projet pédagogique et de la qualité de la formation ». Mais ces écoles « sont en équilibre précaire pour maintenir la mixité de leur population » et peuvent même « avoir tendance à se paupériser ».
« Pour vivre bien, vivons cachés »
C’est l’adage de la plupart des écoles rencontrées qui s’adaptent en fait aux caractéristiques d’un public largement défini par des facteurs extérieurs à l’école. « Tandis qu’extérieurement rien ne différencie cette deuxième catégorie d’école des autres en matière de frais, elle accorde pourtant une attention constante à la question des frais », constate la chercheuse. Cette école « mène discrètement des actions » : « elle n’en fait pas écho au large public et même parfois très peu à ses propres parents d’élève ».
« La mise en œuvre de certaines pratiques locales est limitée par son souci de maintenir un certain équilibre au sein de sa population scolaire », note également l’étude. Mais « elle est attentive aux réalités financières des familles, tant dans l’organisation des activités que dans la souplesse du payement ». Son « état d’esprit est accueillant et des arrangements sont trouvés pour les familles qui osent en parler ou pour celles que l’école estime devoir aider ».
« La citadelle assiégée »
Ce troisième type d’école n’agit, ni ne communique pour réduire les frais scolaires : elle reste « coincée » dans les problèmes. Dans le système de concurrence, « les pratiques de ce type d’école viseront plutôt à tendre vers le haut de la hiérarchie scolaire », « quitte à laisser pour compte quelques familles plus pauvres », analyse Alice Lejeune.
Dans les faits, « l’école se protège derrière des principes généraux de gestion des frais, sans les compléter par des attitudes proactives pouvant réduire davantage les frais à charge des parents ». « Prise par d’autres choses, l’école ne creuse pas la question des frais et des (potentiels) problèmes d’argent des familles ». En fait, l’état d’esprit est à la méfiance et au découragement : « l’école craint une affluence des demandes d’aide si elle la propose, craint de se faire manipuler par des parents ‘qui n’en ont pas le plus besoin’ »… « Peu outillée pour gérer les questions d’argent en interne et avec les familles », l’école préfère finalement « éviter le sujet ».
Pratiques dites « élitistes »
La dernière catégorie d’école informe mais n’agit pas pour réduire les frais : « l’école ne mène pas d’actions particulières pour réduire la participation des parents et ne cache pas ses pratiques coûteuses ». Mais en restant globalement dans les limites du décret : les établissements élitistes exploitent en effet «la latitude du texte légal » quitte à marginalement prendre des libertés avec son esprit voire sa lettre. Ils sont peu motivés à agir, puisqu’ils attirent « un public financièrement favorisé », et pratiquent donc fatalement « des prix adaptés au niveau socio-économique de la majorité des familles d’élèves ». Mais ce qu’il faut bien comprendre, c’est que les pratiques de ces écoles « imposent aux autres écoles un public scolaire financièrement ‘écrémé’ ».
Un pilotage ciblé et différencié
Face à cette mise à plat des contraintes des écoles, la Ligue des familles insiste sur le fait qu’il n’y a pas de « solutions miracles applicables partout à coup de circulaire ministérielle ». La Ligue n’a pas seulement pris le risque de bousculer sa recherche mais également ses options antérieures : le plafonnement des frais lui apparaît ainsi finalement comme une mesure trop linéaire pour être efficace.
« Faire croire qu’il n’y aurait qu’un pas entre l’observation de pratiques et leur transposition à toutes les écoles de la Communauté française serait un leurre: la réussite ou les timides tentatives d’une part, le découragement ou le mépris d’autre part s’expliquent chaque fois par un contexte particulier. Vouloir reproduire les pratiques des uns dans les contextes des autres, ce serait faire fi du fonctionnement de notre système scolaire et de la concurrence entre les écoles qu’il induit; tous deux entravent le développement systématique des initiatives positives des écoles ».
Emily Hoyos plaide donc pour une action politique « fine et différenciée » en fonction de la position de chacune des écoles plutôt qu’une mise en œuvre du Décret Missions « ‘qu’il n’y aurait qu’à’ appliquer ». Selon les publics et les enjeux, « il s’agira ici de former au cas par cas des équipes éducatives pour qu’elles renouent un dialogue rompu avec les parents, là-bas de sanctionner des abus, ailleurs d’offrir des incitants qui inscrivent les démarches positives dans la durée ». « Autant de formes différentes d’un accompagnement décrétale qui fait aujourd’hui cruellement défaut », souligne Emily Hoyos qui conclut que c’est de ce type d’action ciblée dont on a besoin pour lutter contres les concurrences entre écoles. A côté de mesures plus structurelles comme le financement différencié des écoles.